Le Corbusier vichyste : la polémique se poursuit

Un groupe d'intellectuels a demandé la semaine dernière dans une tribune l'arrêt de tout soutien public à l'oeuvre de Le Corbusier pour ses sympathies fascistes. Le ministère de la Culture leur a répondu lundi en défendant le "caractère exceptionnel" de l'oeuvre de l'architecte et en laissant aux historiens "le débat légitime" sur ses complicités avec Vichy.

L\'architecte Le Corbusier (de son vrai nom Charles-Edouard Jeanneret) à son bureau parisien, le 19 janvier 1949.
L'architecte Le Corbusier (de son vrai nom Charles-Edouard Jeanneret) à son bureau parisien, le 19 janvier 1949. (AP/SIPA)

La tribune publiée dans Le Monde

Sur le site du Monde, neuf signataires d'une tribune intitulée "L’antisémite Le Corbusier ne doit plus bénéficier d’aucun soutien public" ont demandé la semaine dernière au ministre Franck Riester de cesser de soutenir l'oeuvre de l'architecte français d'origine suisse (1887-1965). L'architecte, dont l'oeuvre est classée au patrimoine de l'Unesco, est l'un des représentants du mouvement moderne avec Ludwig Mies van der Rohe ou Alvar Aalto.

La tribune, signée notamment par le cinéaste Jean-Louis Comolli et par l'historienne Michelle Perrot, accuse le ministère de "se faire le complice de l'entreprise de réhabilitation d'un homme qui s'est réjoui de la défaite française de juin 1940 avant de se faire recruter par le régime collaborationniste du maréchal Pétain".

Au coeur de la polémique, un projet de musée Le Corbusier, prévu à Poissy (Yvelines), porté, selon le ministère, "par les collectivités locales".

La réponse du ministère de la Culture

"Le ministère n'a à se prononcer ni sur le degré de fascination de Le Corbusier pour le totalitarisme ni sur l'ampleur de son engagement en faveur du régime de Vichy", a-t-il réagi dans une déclaration. "Ce débat légitime appartient aux historiens". Mais le ministère "assume pleinement le fait que l'oeuvre architecturale de Le Corbusier présente un caractère exceptionnel".

La France, rappelle-t-il, a soutenu, avec six autres pays, son inscription au patrimoine mondial, obtenue en 2016, alors même que ces accusations révélées par plusieurs livres avaient déjà fait polémique en 2015.

Interrogé par l'AFP, Xavier de Jarcy, auteur de "Le Corbusier, un fascisme français" (Albin Michel), et l'un des initiateurs de la tribune, rappelle que de nombreux documents prouvent largement ses sympathies fascistes dès l'entre-deux guerres, même si en 1945 il prétendra se rapprocher du parti communiste.

"Ses idées sur l'urbanisme, son projet social, sont vraiment du fascisme. Il veut faire table rase des vieux quartiers, centraliser le pouvoir dans les tours, et repousser les ouvriers dans la périphérie", affirme M. de Jarcy.

Le point de vue plus nuancé de Michel Guerrin

Michel Guerrin, rédacteur en chef au Monde, critique cette tribune qui "ne prend pas en compte la complexité de l’entre-deux-guerres où l’esthétique moderne – pureté, fonctionnalité, rationalisme – traverse les idéologies et les régimes."
 
Dans une chronique parue vendredi dans Le Monde, il rappelle que "Le Corbusier a voulu travailler pour Philippe Pétain et Benito Mussolini. Oui, mais aussi pour Léon Blum, en 1936.  Il écrit des mots louangeurs sur Adolf Hitler, mais aussi d’autres de mépris sur l’Allemagne nazie. Ajoutons qu’il était proche de résistants et de militants communistes, et qu’à sa mort, en 1965, André Malraux prononce son éloge funèbre. Bref rien à voir avec Louis-Ferdinand Céline."

"Cette tribune, qui vise à juger les attitudes d’un artiste dans le climat d’aujourd’hui, est surtout bien de notre époque", résume-t-il.