Reportage Coupe du monde 2022 : bienvenue dans un village de conteneurs "spartiates" qui héberge les supporters au Qatar

En plein milieu du désert, ces "Fan Village Free Zone" vont accueillir 15 000 fans du monde entier tout au long de la compétition. Voilà à quoi ressemble le quotidien de ceux qui ont décidé de payer entre 50 et 150 euros la nuit.
Article rédigé par
Envoyés spéciaux à Doha (Qatar) - Pierre Godon - Raphaël Godet
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Des supporters regardent le match Australie-Tunisie sur l'écran géant de la "Fan Village Free Zone" de Doha (Qatar), le 26 novembre 2022. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

"Normalement, il m'a laissé la clé sous le paillasson." Mohammed redresse sa valise et vérifie les instructions envoyées par son ami. Pas de paillasson en vue, mais un faux gazon qui couvre le gravier dans toute la "Fan Village Free Zone", située entre une bretelle du périphérique de Doha et l'aéroport de la capitale du Qatar. Le sésame est là, au pied de la porte du conteneur. Le fan de foot arrivé de Boulogne-Billancourt, samedi 26 novembre, peut poser ses bagages. "Bah, ça va !" constate Mohammed, soulagé. "La clim' fonctionne, la douche a l'air nickel, le robinet marche..., énumère le supporter des Bleus. J'ai peut-être eu de la chance." Le temps d'enlever ses chaussures et d'ouvrir sa valise, le voilà installé dans ce logement de 16 m2.

Les supporters rencontrés dans le village en conviendront : ce n'est pas un camping cinq étoiles. Les quelques milliers de conteneurs collés les uns aux autres et alignés en allées interminables sont sortis de terre quelques semaines avant le début du tournoi. Certains même, quelques jours après le match d'ouverture. "C'est spartiate, mais fonctionnel", commente Andrew, un vétéran des Coupes du monde, venu de Nouvelle-Zélande. Il partage son logement avec son fils Connor. Le ballet incessant des avions ne le gêne pas plus que ça. "Quand on ferme la porte, ce n'est pas si mal isolé", assure le "Kiwi", qui joint le geste à la parole. "Et puis je dors avec des bouchons d'oreilles, Connor ronfle comme un sapeur."

Entre 50 et 150 euros la nuit – "on n'a pas trouvé mieux", assure Andrew – ça peut paraître cher, "mais ce sont les tarifs Coupe du monde", assurent les fans les plus aguerris. "En plus, comme l'alcool est très restreint ici, il n'y a pas de risque qu'un type bourré vomisse sur le pas de notre porte", sourit le quinquagénaire, maillot blanc des "All Whites" sur le dos.

Pour agrémenter le quotidien, les supporters ont accès à une batterie de food-trucks, le long de l'allée principale, un terrain de volley, un autre de foot et une fan-zone avec écran géant, coussins et tapis. Des installations désertées de 10 heures du matin à la tombée de la nuit, quand la température redevient supportable.

Attention au pot de peinture

Il faut croire que Mehdi avait croisé un chat noir sous une échelle avant de prendre l'avion pour Doha. Ce supporter breton des Bleus a trouvé un pot de peinture au milieu de son conteneur, visiblement pas fini. Le pommeau de douche n'est pas fixé au mur, certains carreaux se baladent au milieu de la salle de bains. "Insalubre, tout simplement !"

Ce supporter tricolore a découvert que sa chambre qu'il avait réservé de longue date pour le Mondial était inhabitable.
MEHDI / FRANCEINFO

Après six heures d'avion et quatre heures à attendre, de nuit, à l'accueil du village, la moutarde lui monte au nez. "Ils nous ont relogés dans un autre village, à 30 km au nord de Doha [il y a neuf villages de ce genre en tout, un équipé de caravanes, un de tentes, et la majorité à base de conteneurs]. Tout ce qu'on a obtenu, c'est une réduction de 50% sur le prix du séjour." Alors, c'est mieux ? "A la première utilisation de la douche, on a eu une énorme fuite d'eau. Là, les plombiers sont en train de tout reboucher."

Dans sa déveine, Mehdi a au moins arpenté dans tous les sens le village de conteneur de nuit. En pleine journée, c'est difficilement soutenable. Supporters comme agents d'entretien se massent dans les rares poches d'ombre, le long des conteneurs. C'est là que Salah, trentenaire venu du Koweït, casse la croûte, protégé du soleil par un food-truck. "Il fait vraiment chaud, ici. Vous savez, pour nous aussi, c'est censé être l'hiver."

"J'ai vraiment trop chaud. Et dans mon logement, la clim' ne marche pas. Forcément, j'ai du mal à dormir."

Salah

à franceinfo

Non loin de là, Abdul et ses amis sont attablés pour prendre des forces avant de s'époumoner pour l'équipe d'Arabie saoudite. "C'est plutôt mieux que ce à quoi on s'attendait", tempère le gaillard, maillot des "Faucons verts" sur le dos. "On n'a réservé que quatre mois à l'avance, et pour le prix, c'est raisonnable."

Abdul et ses amis saoudiens déjeunent dans la "Fan Village Free Zone" de Doha (Qatar), le 26 novembre 2022. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

"Si seulement j'avais pu rester un mois entier..." regrette Chris, sorti de sa tanière griller sa première cigarette de la journée. Ce Malaisien n'a trouvé un conteneur que pour une semaine. Ensuite, direction un Airbnb du centre de Doha. Une chambre, toilettes sur le palier, pour six fois le prix de logement en tôle. "Quand on y réfléchit, le rapport qualité-prix, ici, c'est pas si mal." A 800 riyals la journée au village (environ 210 euros) pour deux et 1 600 riyals (420 euros) chez l'habitant dans quelques jours, il sent passer la différence. "Cette Coupe du monde va me coûter 500 euros par jour", grimace celui qui a quelques économies de côté, une boîte de service informatique au pays et une demi-douzaine d'appartements en location sur Airbnb à Kuala Lumpur.

Quelques minutes plus tard, Elena, son amie venue de New York, passe le nez par la fenêtre. "Vous trouvez comme moi qu'il n'y a pas beaucoup de femmes ici ? Les seules qu'on voit sont venues en couple avec Monsieur, observe-t-elle. Mais des groupes de filles... Aucun. Remarquez, déjà en Russie, elles n'étaient pas nombreuses."

Métro, foot, dodo

Au coin de l'allée, un groupe de fans mexicains traverse bruyamment la principale artère du village, recouverte d'un tapis jaune qui tranche avec le vert fluo ambiant. Direction le métro, situé à la sortie du village, pour s'échauffer en ville avant Mexique-Argentine. Ils passent, sans leur jeter un regard, devant un groupe de Bangladais chargés de l'entretien des lieux, qui prend sa pause le long d'un mur. Comme s'ils étaient invisibles aux yeux des amoureux du ballon rond. L'un d'eux, Nazmul* commente : "Ces supporters, là-bas, j'ai nettoyé leurs chambres tout à l'heure."

>> On a visité la fan zone réservée aux travailleurs migrants, en plein soleil, loin du centre-ville et des stades

Invisibles ? Pas tout à fait. Chris, le businessman malaisien, leur reproche de "squatter l'écran géant de la fan zone". "Je me trouve un coussin, je m'installe, et là, il y a un paquet de types qui se plantent devant moi. Debout. Pas moyen de les faire bouger ou s'asseoir. Et même quand le superviseur [chargé de gérer le quotidien de ce village] demande aux gens extérieurs au village de sortir, il n'y en a pas un qui bouge une oreille. Pour Brésil-Serbie, j'ai préféré finir chez moi, sur mon téléphone portable."

Chris et Elena, devant leur logement de la "Fan Village Free Zone" de Doha (Qatar), le 26 novembre 2022. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Sur l'écran géant de la fan zone ce jour-là, Australie-Tunisie, diffusé devant une poignée de badauds, qui ont empilé les coussins pour se protéger du soleil de plomb qui écrase ce village sans arbre, sans végétation. Fodé n'y tient plus, il file se réfugier au frais, tant pis si c'est pour faire un tour au supermarché du coin. "Les fortes températures, je sais ce que c'est, assure ce Sénégalais habillé de pied en cap aux couleurs de son équipe. Mais là, je fonds littéralement sur place. Regarde, même ma casquette transpire." Pour voir du foot, mieux vaut chercher ailleurs.

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