Coupe du monde de football : comment, par son baiser forcé, Luis Rubiales a en partie volé la victoire des Espagnoles

Le désormais ex-président de la Fédération espagnole de football a fini par démissionner, au terme de 21 jours d'une polémique qui a éclipsé l'exploit de ses joueuses.
Article rédigé par Pierre Godon
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
Le président de la Fédération de football espagnole, Luis Rubiales, lors de la remise du trophée de la Coupe du monde féminine, le 20 août 2023 à Sydney (Australie). (MARC ATKINS / GETTY IMAGES)

De la victoire des Espagnoles en finale de la Coupe du monde, le 20 août, contre l'Angleterre, on aurait dû retenir le but victorieux d'Olga Carmona, les scènes de joie dans les vestiaires et la parade en bus à impériale, dans les rues de Madrid, devant une foule conséquente, deux jours plus tard. Ces scènes ont été comme effacées de la mémoire collective par la faute d'un seul homme. Lors de la remise du trophée et des médailles, à quelques mètres de la reine Letizia d'Espagne et devant les caméras du monde entier, le président de la fédération espagnole (RFEF), Luis Rubiales, a embrassé de force la meneuse de jeu Jennifer Hermoso. Après moult rebondissements, cette agression sexuelle, pour laquelle une enquête préliminaire a été ouverte en Espagne, l'a finalement conduit à démissionner, dimanche 10 septembre, après trois semaines d'une interminable polémique.

Ce scandale mondial a notamment choqué les champions du monde espagnols de 2010. Aucun dirigeant n'était venu gâcher leur fête après leur succès contre les Pays-Bas en épilogue du Mondial sud-africain. "C'est atrocement gênant. Nous devrions avoir passé les derniers jours à parler de la joie que l'équipe nous a donnée, combien elle nous a rendus fiers", soupire le gardien et capitaine de l'époque, Iker Casillas, qui a pris la parole sur X (ex-Twitter). Xavi, le cerveau de l'équipe, aujourd'hui coach du FC Barcelone, a vertement condamné le geste de Luis Rubiales tout en apportant son soutien "inconditionnel" aux joueuses, lors d'une conférence de presse : "Je suis triste de voir que le fait que les joueuses soient championnes du monde, un moment historique, ne soit pas mis en avant." Le buteur de la finale, Andrés Iniesta, a renchéri sur les réseaux sociaux. "Il est dommage qu'une si belle histoire, construite par autant de joueuses pendant des années, ait été souillée."

Elu sur une promesse d'intégrité et de "valeurs"

L'exploit des joueuses de la Roja s'avère d'autant plus grand qu'elles sont allées chercher ce titre mondial contre vents et marées. Parmi les obstacles figure en bonne place l'inertie d'une fédération qui a laissé en poste durant 27 ans un sélectionneur toxique, Ignacio Quereda, avant de s'accrocher à un autre, Jorge Vilda, qui avait poussé une bonne dizaine d'internationales à claquer la porte un an avant le Mondial. Furieux contre ces joueuses, Luis Rubiales leur avait ordonné de "demander pardon" et de "reconnaître leur erreur" si elles voulaient être réintégrées, comme le rapportait alors le journal Marca.

Pourtant, Luis Rubiales portait un discours d'intégrité lors de son accession au pouvoir en mai 2018, après 28 ans de règne de son prédécesseur, Angel Maria Villar, rattrapé par la justice. "Nous voulons de la rigueur, des valeurs, de la transparence, déclarait-il au moment de son arrivée aux responsabilités, comme le rappelle le journal espagnol El Confidencial. Nous pouvons faire des erreurs, mais il y a certaines questions pour lesquelles nous devons être infaillibles."

Cinq ans plus tard, le discours s'est révélé tout autre. Alors que le scandale du baiser forcé a pris immédiatement de l'ampleur, Luis Rubiales a contre-attaqué dans la foulée, en parlant d'un "bécot entre deux amis" et en se répandant en injures sur la radio Cope, traitant de "connards" et de "trous du cul" ceux qui le critiquaient ou l'accusaient de gâcher la fête.

Une vidéo de timide contrition, postée le lendemain de la victoire sur les canaux de la fédération, n'a en rien apaisé la colère. Bien que lâché de toutes parts, du gouvernement à l'opposition, en passant par des joueuses et joueurs de clubs espagnols, le dirigeant de 46 ans a refusé de céder. Dans cette situation, les 23 championnes du monde se sont résignées à annoncer leur départ de la sélection, tandis qu'une dizaine de membres du staff ont démissionné. 

La RFEF a fait feu de tout bois, exhumant une vidéo prise depuis les gradins censée remettre le geste dans son contexte, alors qu'on y voit clairement Luis Rubiales se jeter sur Jennifer Hermoso, qui n'a d'autre choix que de le prendre dans ses bras. Dans un communiqué, la fédération a qualifié de "mensonge" les déclarations de la joueuse, qui n'a eu de cesse de dire que le baiser n'était pas consenti, ce qui constitue une agression sexuelle selon la loi espagnole. Dans une lettre publiée sur X, Jennifer Hermoso a également affirmé le 25 août avoir été victime de "pressions permanentes pour faire une déclaration qui pourrait justifier les agissements M. Luis Rubiales"

Luis Rubiales a finalement été "balayé"

Le même jour, le dirigeant a livré un discours lunaire devant une assemblée fédérale acquise à sa cause (et quasiment 100% masculine). Alors que la presse bruissait de rumeurs de départ, Luis Rubiales a répété à plusieurs reprises : "Je ne démissionnerai pas." Il a assuré être victime d'une cabale causée par un "faux féminisme, qui est une plaie pour le pays" et qui lui fait vivre un "assassinat social". Son discours lui a valu une standing ovation de l'assistance, où se trouvaient notamment le sélectionneur des championnes du monde, Jorge Vilda, et son homologue chez les hommes, Luis de la Fuente. Les deux hommes se sont ensuite fendus d'un timide communiqué, prenant leurs distances. Le mal était fait.

Lors du week-end de foot qui a suivi, le championnat masculin et des matchs amicaux des équipes féminines ont été constellés de gestes, de banderoles, de slogans en soutien à Jennifer Hermoso. Le 26 août, la Fifa a finalement suspendu l'intéressé de ses fonctions pendant trois mois. "En six jours, le féminisme a balayé Rubiales", a alors cru sur le réseau social X la journaliste d'El Pais Isabel Valdés. "En six jours, #SeAcabo ("c'est terminé") a remplacé le baiser auquel Hermoso n'a jamais consenti."

Le hashtag #SeAcabo avait été lancé quelques jours plus tôt. Il était porté notamment par la gardienne de but championne du monde, Misa Rodriguez.

Au final, il a tout de même fallu plus que six jours. Ce n'est que le 28 août, plus d'une semaine après le début du scandale, que la fédération a réclamé la démission de Luis Rubiales. Le 6 septembre que Jennifer Hermoso a fini par porter plainte pour accélérer les choses. Et le 10 que Luis Rubiales a fini par partir, non sans se présenter comme une victime dans l'interview au journaliste anglais Piers Morgan où il a annoncé sa décision : "Mes proches m'ont dit, Luis, tu dois te concentrer sur ta dignité, et continuer à vivre ta vie. (...) Je défendrai mon honneur, je défendrai mon innocence, j'ai foi en l'avenir, j'ai foi en la vérité." Dans sa lettre de démission, il dénonce une "campagne disproportionnée" contre lui.

Si, comme Jennifer Hermoso l'a souligné le 25 août, "la possibilité de célébrer" la victoire en Coupe du monde "a été écourtée" à cause de Luis Rubiales, d'autres veulent tout de même y voir du positif. Misa Rodriguez a ainsi ajouté à son post sur X un dessin représentant une enfant demander à sa grand-mère :

– Mamie, raconte-moi comment tu as gagné la Coupe du monde ?
– Nous n'avons pas juste gagné une Coupe du monde, petite, nous avons gagné bien plus.

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