"Notre planète" sur Netflix : pourquoi des morses ont-ils chuté en masse d'une falaise russe ?

Ces images tirées du documentaire "Notre planète", diffusé sur Netflix, ont fait le tour du monde. Ces mammifères marins chutent d'une hauteur rocheuse et meurent, sans explication apparente. Les réalisateurs attribuent cette hécatombe à la raréfaction de la banquise, due au réchauffement climatique . Ce qui n'est pas l'avis d'autres scientifiques.

Un morse tombe d\'un falaise dans le nord-est de la Russie à l\'automne 2017. La scène a été filmée par l\'équipe de tournage du documentaire \"Our Planet\", diffusé sur Netflix.
Un morse tombe d'un falaise dans le nord-est de la Russie à l'automne 2017. La scène a été filmée par l'équipe de tournage du documentaire "Our Planet", diffusé sur Netflix. (NETFLIX)

Un morse tombe d'une falaise, puis un autre. Et encore un autre, sans raison apparente. Au total, environ 250 morses se précipitent depuis un surplomb situé à 80 mètres d'altitude, au cap Kozhevnikova, dans le district autonome de Tchoukotka (extrême nord-est de la Russie), avant de trouver une mort certaine sur les rochers en contrebas. Cette scène a été filmée pour les besoins du documentaire Notre planète, diffusé sur la plateforme en ligne Netflix, et les images ont depuis fait le tour du monde.

"C'est la triste réalité du changement climatique. Ils seraient sur la glace s'ils pouvaient", commente Sophie Lanfear, à la tête de l’équipe en charge du documentaire. Dans un entretien accordé au site The Atlantic (en anglais), elle renchérit : "C'est la chose la plus difficile que j'aie vue ou filmée dans ma carrière."

"C'est la première fois que je vois de telles images", explique à franceinfo Isabelle Charrier, qui a participé à trois missions pour observer des morses au Nunavut (nord du Canada) en 2006, 2008 et 2011. "Depuis 2007, on observe davantage de morses le long des côtes et surtout, on voit apparaître des femelles et des petits qui se reposent normalement sur les glaces", poursuit la chercheuse du CNRS. Ces regroupements, ajoute-t-elle, sont de plus en plus denses en raison de la raréfaction de la banquise provoquée par le changement climatique. "Il y a tellement de morses qu'une forte pression s'exerce sur le groupe. Sur ces images, certains individus sont donc contraints de gravir les pentes."

"Pas un suicide, mais une tentative de descente"

Après quelques jours de repos, les morses ont besoin de regagner la mer pour se nourrir. Sur les images du documentaire, on comprend que leurs mouvements sont particulièrement restreints, car les individus sont tous collés les uns aux autres. Difficile, donc, de redescendre les pentes par le même chemin. "On voit bien qu'ils tombent en essayant de trouver un chemin, analyse Isabelle Charrier. On a même l'impression que l'un d'eux se jette dans le vide, mais il tente plus certainement de passer d'un rocher à l'autre." Ces multiples chutes ont donc une explication rationnelle. "Je n'interpréterais pas ces images comme un suicide, résume la chercheuse, mais plutôt comme une tentative pour descendre du surplomb rocheux."

Contrairement à la sous-espèce atlantique, où les groupes sont mixtes en été (mâles, femelles et petits), la sous-espèce pacifique se distingue par une plus grande séparation entre les individus. Les mâles restent davantage dans le détroit de Béring (qui sépare la Russie de l'Alaska), avec parfois de grands regroupements sur les îles et les côtes, tandis que les femelles et leurs petits vont plus volontiers partir vers le nord, en mer, à la recherche de banquise. "Ce sont des animaux très sensibles, précise Isabelle Charrier. Pour les approcher, il faut être contre le vent car ils peuvent fuir même si nous nous trouvons à 100 mètres."

L'union fait la force et les morses ont donc l'habitude de se regrouper pour notamment se prémunir contre d'éventuelles attaques. Lors de l'attaque d'un ours polaire, de l'irruption d'un chasseur ou de l'approche d'un navire ou d'un avion à basse altitude, des bousculades ("stampede") sont parfois observées. Dans ce mouvement de panique et cet effort pour regagner la mer, les individus les plus frêles trouvent parfois la mort. "Les plus jeunes se retrouvent piétinés par les adultes, et même les adultes se retrouvent coincés, et meurent par la suite."

"La présence en hauteur de ces morses n'a rien de naturel"

Interrogée par The Telegraph (en anglais), la chercheuse Susan Crockford avance, elle, la piste des ours polaires. Elle rappelle qu'en 2007, une vingtaine d'ursidés ont déjà provoqué la chute de morses du haut d'une falaise, dans la même région que le documentaire. Dans un billet de blog consacré à la question, la biologiste estime que ces chutes depuis des falaises ont déjà été observées par le passé. Elle attribue ces cas à une combinaison de surpopulation et de prédation. Particulièrement remontée contre l'interprétation proposée par Netflix, qui y voit une conséquence du réchauffement climatique, Susan Crockford va même jusqu'à accuser la production de "pornographie de la tragédie environnementale".

"Il y a trop d'individus au pied de la falaise", abonde Isabelle Charrier. Mais "la présence en hauteur de ces morses n'a rien de naturel". Pour elle, cela est dû à une raréfaction des espaces disponibles pour ces animaux. Par ailleurs, elle rappelle que le premier réflexe des morses est de se ruer dans l'eau en cas d'attaque. Si l'irruption d'un ours peut précipiter la chute d'individus postés en hauteur, elle n'explique pas leur présence sur le promontoire. De son côté, l'équipe du tournage assure qu'elle n'a observé aucun prédateur lors de sa mission. L'interprétation de ces images fait donc débat au sein de la communauté scientifique. Une chose est sûre : les morses ne se sont pas suicidés.