Vendée Globe : faire ses besoins sur un bateau, c'est la foire du trône

Dans un espace exigu, en plein milieu de creux de plus de 20 m, les navigateurs doivent faire preuve d'ingéniosité, et de courage, quand ils souhaitent faire la grosse commission.

Le bateau Saint-Michel Virbac, piloté par le skipper Jean-Pierre Dick, le 14 décembre 2016, au large du détroit de Tasmanie, à mi-parcours du Vendée Globe.
Le bateau Saint-Michel Virbac, piloté par le skipper Jean-Pierre Dick, le 14 décembre 2016, au large du détroit de Tasmanie, à mi-parcours du Vendée Globe. (DPPI VOILE / DPPI MEDIA / AFP)
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Pierre GodonFrance Télévisions

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Avis de gros temps sur la flotte du Vendée Globe. Jean-Pierre Dick a expliqué, jeudi 15 décembre, être secoué "comme une bouteille d'Orangina". Dans ces conditions, comment les skippers s'organisent-ils pour faire leurs besoins ? Croyez-le ou non, c'est beaucoup plus compliqué que pour Thomas Pesquet dans la Station spatiale internationale...

Très peu de bateaux de courses sont équipés de toilettes classiques. Dans la flotte actuelle, on ne compte guère que Spindrift, bateau gigantesque conçu pour la course en équipage. Par le passé, certaines expériences ont mal tourné. A l'image du navigateur néo-zélandais Peter Blake, qui avait des WC sur son navire Burton Cutter, lors de la première édition de la Whitbread (devenue aujourd'hui Volvo Ocean Race) en 1973, par exemple.

Le bateau avait été livré au dernier moment, et toutes les vérifications n'avaient manifestement pas été faites. Au bout de quelques jours, une odeur épouvantable empeste dans le bateau. "Ils ont mis six jours à en trouver l'origine", se souvient le photographe spécialisé Barry Pickthall, cité par le Washington Post. Les toilettes n'avaient pas été reliées à une évacuation d'eau, et tous les étrons de l'équipage atterrissaient dans la cale... où était aussi stockée la nourriture.

L'increvable seau

Reste le bon vieux seau. "Bon vieux", ça dépend pour qui. Les ingénieurs du bateau d'Alex Thomson, actuel deuxième du Vendée Globe, ont utilisé des techniques de Formule 1 pour dessiner son monocoque... et aussi son seau à caca, "qui ne pèse que quelques grammes", rapporte le Daily Express. Sur le bateau de Yann Eliès, une sorte de crochet réglable soutient le seau, pour pouvoir être incliné jusqu'à 60 degrés en fonction de la houle. 

Erwan Steff, directeur de la logistique du projet de Yann Eliès, raconte dans Ouest France la galère du besoin quotidien sans ce système. "On met un petit fond d'eau, on fait ses petits besoins, et on balance tout par-dessus bord. Mais le chemin entre le moment où tu as fini et le moment où il faut jeter est assez chaotique. Et il arrive souvent que ça se finisse dans le fond du bateau. Du coup, c'est une séance de nettoyage en plus."

Un seau "pour chier, la vaisselle et la douche"

Parce que, parfois, la grosse commission n'attend pas la mer d'huile. Le skipper Charlie Dalin, pilote réserve sur le Vendée Globe, euphémise dans les colonnes de Voiles et voiliers : "Aller aux toilettes sur un 60 pieds lancé à pleine vitesse qui tombe dans des creux de 6 m, ça se planifie, ça prend du temps, faut trouver le matériel, s’installer… Techniquement, c’est complexe et ça marche pas tout le temps !" Alex Thomson, un peu énervé, sur la BBC, lâche : "Je risque ma vie en allant aux chiottes !"

Le benjamin de la course, Alan Roura, expliquait, sans fard, dans sa chronique hebdomadaire au journal suisse Le Matin, "la grosse commission, c'est toute une histoire". "Tu imagines le bateau couché à 20 degrés, toi sur une jambe, et l'autre en appui sur la cloison, une main avec le PQ qui retient le seau en même temps, et l'autre avec laquelle tu essaies de t'essuyer sans en foutre partout." Après six malheureux jours de course, le même Alan Roura annonçait avoir perdu un de ses deux seaux. Du coup, "pour chier, la vaisselle et la douche, c'est le même. Mmmmm... du bonheur !" 

Le seul déchet balancé à la mer

Heureusement que les navigateurs utilisent un sachet en amidon, qui se dégrade naturellement en une journée dans l'océan, pour balancer leurs excréments à la flotte. C'est le seul déchet que les marins ont le droit de jeter à la mer. Le reste - qui ne sent pas forcément meilleur - est stocké à l'avant du bateau. Reste encore à retrouver dans ce fouillis un instrument indispensable : le papier toilette. "Je mets toujours un temps fou à le retrouver", confiait, en début de course, Jean Le Cam, qui a bouclé son budget - et le rangement de son bateau - au dernier moment. 

Repensez à cette phrase de Thierry Dubois, dans sa chronique pour Libération, lors du Vendée Globe 1996, la prochaine fois que vous entendrez un skipper à la radio : "Ce matin, je me suis retrouvé le cul à l'air, papier toilette à la main et farfouillant dans le coffre du groupe électrogène. Me rendant sur le seau afin de satisfaire un besoin naturel, je m'arrête pour vérifier le niveau d'huile puisque j'y pense, que j'ai du papier dans les mains, et de plus le couvercle dudit coffre fait office de dossier une fois assis sur le trône. Et là-dessus, le téléphone sonne : toujours dans la même tenue, je décroche pour la vacation quotidienne avec le PC course parisien."

Le skipper Thierry Dubois, le 5 octobre 1996, à la Trinité-sur-mer, avant le départ du Vendée Globe.
Le skipper Thierry Dubois, le 5 octobre 1996, à la Trinité-sur-mer, avant le départ du Vendée Globe. (MARCEL MOCHET / AFP)

Les noyés "ont la braguette ouverte"

Par beau temps et sur mer calme, certains skippers ne s'embarrassent pas de cérémonial. Jean-Luc van den Heede avait horrifié les visiteurs de son bateau 3615 MET, en 1989, raconte Le roman du Vendée Globe. Tout ça pour avoir répondu à la question "mais où sont les toilettes ?" par "il y en a plusieurs : le balcon avant, le balcon arrière, bâbord ou tribord, selon la direction du vent. Et un seau pour les zones de grand froid." Les fesses par-dessus bord, la solution de facilité ? Pas forcément : le site Tribord explique que les femmes doivent se munir d'une salopette équipée d'un système "dropseat" - comme les pyjamas rouges de Lucky Luke, en gros.

Avoir un pantalon entre les jambes représente un danger en cas de choc. S'attacher au bateau, garder son gilet de sauvetage et avoir sur soi une lampe de poche et un téléphone étanche font partie des règles de base du passage au petit coin. Florence Arthaud a payé le prix fort le fait de s'être affranchie de ces règles. "Je suis tombée à l'eau bêtement en allant faire pipi, et sans m'attacher comme d'habitude", confiait à TF1 la "fiancée de l'Atlantique", après son sauvetage en 2011. Une vieille légende raconte qu'un noyé sur deux est retrouvé la braguette ouverte. 

N'allez pas croire qu'une fois à terre, les marins ne sont pas heureux de retrouver un certain confort en la matière. Dans son livre Taking on the World, Ellen MacArthur, deuxième du Vendée Globe 2000, se souvient avec émotion... de sa première fois sur un vrai trône après 94 jours en mer. "Je me souviens m'être pris la tête entre les mains, d'avoir respiré profondément plusieurs fois, et souri à l'idée de ce confort incroyable. La première fois que je m'asseyais sur une cuvette depuis trois mois."