Rien n'est plus facile à truquer qu'un match de tennis, la preuve

Vous tombez de l'armoire en découvrant les révélations de Buzzfeed et de la BBC sur les matchs truqués dans le tennis ? Vous ne devriez pas.

Le court n°2 de l'Open d'Australie, le 18 janvier 2016, à Melbourne (Australie).
Le court n°2 de l'Open d'Australie, le 18 janvier 2016, à Melbourne (Australie). (SCOTT BARBOUR / GETTY IMAGES ASIAPAC)
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"Si vous deviez créer un sport fait sur mesure pour permettre de truquer les matchs, vous inventeriez le tennis." L'aveu est de Richard Ings, ancien ponte de l'ATP cité par Buzzfeed (en anglais), qui publie un article documenté sur les matchs truqués dans le tennis, lundi 18 janvier. Et effectivement, cela paraît terriblement simple.

1Il suffit de corrompre un joueur, un seul

Pour modifier le résultat d'un match, il suffit d'approcher un des deux joueurs et lui promettre une grosse somme. Novak Djokovic raconte avoir été approché avant le tournoi de Saint-Pétersbourg (Russie), en 2007, avec à la clé 200 000 dollars (environ 180 000 euros) pour balancer un match. C'est plus que le gain promis au vainqueur du tournoi. Imaginez ce qui se passe quand, sur des tournois de petites envergures, des joueurs se voient proposer plusieurs milliers de dollars pour se coucher au premier quand leur défaite leur en rapporterait en temps normal seulement quelques centaines... "Si je le voulais, je serai multimillionnaire", a confié anonymement un joueur à ESPN (en anglais).

Contrairement au football, où il faut au moins avoir le gardien et un défenseur dans sa poche pour être sûr que le match tourne dans le bon sens, le tennis permet aux truqueurs de prendre un minimum de risques. La prise de contact consiste souvent en un coup de fil anonyme dans la chambre d'hôtel du joueur – ou même parfois sur sa page Facebook, comme dans cet exemple publié par Slate en février 2015. Le Wall Street Journal (en anglais) avait carrément rencontré un parieur russe, qui ne vivait que grâce à des paris sur le circuit féminin et qui contactait les joueuses (russes) pour mettre du beurre dans ses épinards.

2Le mode de jeu rend le truquage presque indétectable

"Je pourrais balancer un match et vous ne le remarqueriez même pas", s'est amusé Patrick McEnroe, ex-capitaine de l'équipe américaine de Coupe Davis. Quelle est la différence entre un match gagné et un match perdu ? Parfois infime. Prenez la feuille de statistiques de Benoît Paire, battu à la surprise générale par le 328e mondial au premier tour de l'Open d'Australie en trois sets, ce 18 janvier.

Le Français n'a pourtant gagné que quatre points de moins que son adversaire en 2h38 de match. Il suffit donc de baisser le pied aux moments stratégiques. En lâchant un point-clé discrètement... ou grossièrement, comme le joueur russe Denys Molchanov, épinglé par le site Sports DW, qui traque les matchs où les cotes des paris ont des fluctuations suspectes.

Il n'y a même pas besoin de truquer un match entier pour gagner gros. Buzzfeed relaie le cas d'un joueur du top 50 qui perdait systématiquement le premier set, quel que soit son adversaire, repéré par les enquêteurs de la Tennis Integrity Unit (TIU). 

3Les joueurs sont des cibles faciles

Depuis 2008, l'ATP a mis en place la Tennis Integrity Unit, une équipe d'enquêteurs venue du monde hippique pour débusquer les cas de fraude. Quatorze joueurs ont été suspendus plus ou moins sévèrement pour avoir truqué des matchs... en sept ans, d'après Sport DW. Et aucune tête d'affiche ne figure au tableau de chasse de l'organisation. Si le joueur autrichien Daniel Koellerer a été suspendu à vie, et l'Italien Potito Starace radié par sa fédération pour avoir balancé une finale, la sanction type s'en tient généralement à quelques mois de suspension. Le profil du joueur qui se laisse tenter est toujours le même : un tennisman qui n'arrive pas à passer la barre des 100 premiers à l'ATP après plusieurs années de carrière. 

La structure des gains au tennis fait que quand un Djokovic ou un Federer accumule 100 millions de gains en une dizaine d'années de carrière, beaucoup de joueurs pros n'arrivent pas à joindre les deux bouts. Les sponsors ne s'intéressent qu'au top 20, et il arrive souvent qu'un joueur situé autour de la 100e place mondiale y soit de sa poche pour une saison moyenne. Le joueur américain Ryan Harrison se souvient avoir entendu Denys Molchanov, un des joueurs pointés du doigt par les révélations de Buzzfeed et de la BBC, dire qu'il "ne voyait pas d'un mauvais œil les matchs truqués. Il ne disait pas qu'il avait déjà vendu un match, mais il justifiait la corruption car notre situation financière est difficile". 

4L'ATP ne s'attaque qu'au menu fretin

N'y a-t-il vraiment que des joueurs inconnus qui balancent des matchs ? D'après Buzzfeed, le vainqueur d'un tournoi du Grand Chelem figure dans une liste de joueurs suspects. Une situation qui n'est pas nouvelle. En 2013, un autre lanceur d'alerte affirmait au Daily Mail (en anglais) qu'une douzaine de joueurs suspects figurant parmi les 50 meilleurs mondiaux allaient disputer Wimbledon. Un quart de l'élite de la petite balle jaune a franchi la ligne rouge, et personne n'aurait jamais rien dit ? 

L'avocat Robert Elgidely, qui défendait plusieurs joueurs américains accusés d'avoir truqué un match, affirmait au New York Times en 2010 que l'ATP avait la sévérité sélective. "Ils s'attaquent aux cibles les plus faciles, pas aux joueurs du haut du panier. Bien sûr qu'ils savent quels joueurs ont des comptes pour parier directement sur leurs matchs !" défendait-il. L'ATP n'avait pas commenté ces allégations, et certains avaient parlé d'une manœuvre de diversion de l'avocat, qui n'a toujours pas communiqué les noms des joueurs qu'il visait.

Il existe quand même une affaire de corruption qui a (légèrement) éclaboussé un grand nom. Pas n'importe lequel : Roger Federer, au moment de sa finale de Roland-Garros contre Rafael Nadal en 2007. Les deux joueurs sont alors sous contrat avec l'agence IMG. Et le patron d'IMG est un gros parieur. Robert Fortsmann a ainsi misé 40 000 dollars sur le Suisse, après, a-t-il dit au Daily Beast, "une conversation avec lui". Ce qu'il niera par la suite. Réaction de l'ATP ? Un coup de règle sur les doigts, un blâme pour comportement inapproprié et c'est tout. De toute façon, parier contre Nadal pour un match sur terre battue était suicidaire, et Fortsmann avait perdu son pari. Pour la petite histoire, il aurait également parié contre Tiger Woods, un autre de ses clients. 

En 2010, le joueur américain Wayne Odesnik, pris la main dans le pot de confiture, avait bénéficié d'une réduction de peine pour avoir collaboré avec les autorités, et aider à faire tomber l'Autrichien Koellerer, premier joueur banni pour truquage. "J'ai donné des informations sur d'autres joueurs, Koellerer n'en représentait qu'une toute petite part", a déclaré Odesnik lors d'une audition, dévoilée par le site Sports On Earth. On n'a pourtant jamais entendu parler du reste.