Tournoi des six nations : comment l'ailier fidjien a débordé le rugby français

Contre l'Italie, samedi dernier, Virimi Vakatawa a crevé l'écran lors de sa première sélection avec les Bleus, avec un essai et une prestation remarquable. C'est tout sauf un hasard si c'est encore un ailier fidjien qui brille en France.

L'ailier du XV de France, Virimi Vakatawa résiste à la charge de deux joueurs italiens, lors du match France-Italie, le 6 février 2016, au Stade de France. 
L'ailier du XV de France, Virimi Vakatawa résiste à la charge de deux joueurs italiens, lors du match France-Italie, le 6 février 2016, au Stade de France.  (THOMAS SAMSON / AFP)
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Il y a dans le rugby quelques clichés qui ont la vie dure. Si vous cherchez un pilier dur au mal (et barbu), faites vos emplettes en Géorgie. Un ailier supersonique ? Prenez un Fidjien. Comme Virimi Vakatawa, par exemple. L'ancien joueur du Racing a éclaboussé de sa classe le match France-Italie, samedi 6 février, et conquis en 80 minutes le cœur des supporters français. Plus que son prédécesseur à ce poste... qui était lui aussi fidjien, Noa Nakaitaci (naturalisé français). D'où vient ce tropisme français pour les ailiers du Pacifique ?

80 joueurs fidjiens sont pros en France

Les suiveurs du Top 14 ont l'habitude de voir briller des Fidjiens le long de la ligne de touche. Lors des dix dernières saisons, six fois un joueur fidjien a décroché la palme du meilleur marqueur d'essais, le Clermontois Napolioni Nalaga y parvenant à trois reprises. Pas étonnant : entre les joueurs fidjiens et l'Hexagone, c'est une grande histoire d'amour. Seuls deux clubs, sur les quatorze de l'élite, ne comptent aucun joueur de cette nationalité dans leurs rangs.

Le reste de la planète rugby est beaucoup moins sensible au charme des ailiers fidjiens. La preuve avec ce tableau, comparant le Top 14 et la Pro-D2 avec la crème des championnats étrangers, l'Aviva Premiership anglaise et le Super rugby de l'hémisphère sud.

Le constat est implacable : le Fidjien est une denrée qui s'exporte particulièrement bien en France. Et si les cinq équipes néo-zélandaises qui participent au Super rugby n'avaient pas, elles aussi, le tropisme de l'ailier fidjien, il y aurait quasiment une relation d'exclusivité entre l'Hexagone et ce petit archipel grand comme les départements des Landes et de la Gironde cumulés. 

Les îles Fidji, l'avenir... du XV de France

Le cas de Virimi Vakatawa est représentatif du parcours de ces ailiers. Le pilier du Racing, Simon Raiwalui (ex-international fidjien), le conseille, en 2010, à Pierre Berbizier alors manageur du club. Au début, l'explosif ailier ne voit pas beaucoup le terrain, mais plus la salle de musculation (il prend 20 kg en un an, d'après Le Parisien). Il ne perce pas avec le Racing, qui décide de ne pas le prolonger, mais tape dans l'œil du sélectionneur de l'équipe de France de rugby à VII. Une discipline encore plus explosive que le XV.

Virimi Vakatawa, actuellement sans club, participe à la qualification des Bleus pour les Jeux de Rio et apprend les paroles de La Marseillaise en la passant en boucle sur son autoradio. Jusqu'à attirer l'attention de Guy Novès, qui a le droit de le sélectionner, au titre de la règle qui permet à tout joueur ayant passé trois ans dans un pays, sans avoir déjà joué pour une autre nation, d'endosser le maillot de l'équipe nationale.

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Les joueurs fidjiens ont parfaitement intégré cette chance de briller sous le maillot bleu. En 2011 et 2012, Virimi Vakatawa avait décliné l'appel de la sélection fidjienne. Officiellement, il préférait se concentrer sur son parcours en club. Officieusement, il espérait un coup de fil de Philippe Saint-André, alors sélectionneur des Bleus. "C'est décevant", avait grommelé Robert Boisvert, manager de la sélection fidjienne à l'époque.

Les clubs français n'ont pas bonne presse là-bas : d'après l'ancien entraîneur du Racing, Simon Mannix, le club francilien aurait payé plusieurs de ses joueurs fidjiens pour décliner la sélection et rester en France. En 2011, déjà, la Coupe du monde se déroulait pendant le championnat. Démenti du club, et de l'entraîneur qui affirme que ses propos ont été déformés... N'empêche. La rancœur persiste. 

Les Fidji représentent le nouvel eldorado du rugby français, qui souffre d'un déficit de talents à certains postes, particulièrement à l'aile. Avant Virimi Vakatawa, c'est un autre joueur né aux Fidji, Noa Nakaitaci, qui occupait ce poste lors du Mondial. Et après lui, c'est le nom du Toulonnais Josua Tuisova, pas encore éligible, qui est murmuré.

Plusieurs clubs français, comme Brive ou Clermont, ont carrément installé des académies dans l'archipel, pour préempter les jeunes talents. Pas pour les beaux yeux de l'équipe de France, mais pour contourner la règle des quotas. Les clubs tricolores doivent, en effet, obligatoirement aligner 55% de joueurs formés en France. Si un jeune Fidjien a fait ses classes durant trois ans dans un centre de formation français, il peut être considéré comme un Jiff (joueur issu de la formation française). On a même trouvé un acronyme pour eux : les Fidjiffs.

Trois pays pour un seul joueur

Dans le Pacifique, cette détection à la source fait gronder. "A quand l'installation d'une pépinière de détection française en Géorgie pour récupérer des avants de talent, du style de Mamuka Gorgodze et Davit Zirakashvili, avant la sélection géorgienne ?, s'insurge le site Rugbywrapup. C'est un précédent qui pourrait figer la hiérarchie du rugby mondial, voire détruire les petites nations."

Illustration concrète de cet exode : seuls deux joueurs de l'équipe fidjienne des moins de 18 ans qui a battu la Nouvelle-Zélande, pour la première fois, en 2013, sont toujours au pays trois ans plus tard, dénonce le Daily Telegraph (en anglais). Et les clubs français ont fait signer une dizaine de Fidjiens âgés de 14 à 17 ans qui ont brillé lors du Deans Trophy, la compétition de jeunes la plus prestigieuse du pays. Même le Sri Lanka parvient à débaucher des éléments de la sélection fidjienne de rugby à VII, l'une des meilleures au monde, note The National (en anglais)

Il est assez facile d'attirer les joueurs à l'étranger, même avec des salaires modestes : certains villages de l'archipel n'ont pas encore l'électricité, ni l'eau courante.

Ce qui entraîne des situations ubuesques, où trois pays se battent pour le même joueur. Prenez le cas de l'ailier Taqele Naiyaravoro, surnommé "le nouveau Lomu". Peu avant la Coupe du monde 2015, il se voit sélectionné à la fois par les Fidji et l'Australie, et une clause du contrat qu'il vient de signer aux Glasgow Warriors lui offre la possibilité d'être retenu en équipe d'Ecosse, après trois ans de présence dans le pays. "Il est très, très demandé", ironise le sélectionneur des Wallabies, Michael Cheika dans le Daily Telegraph. Finalement, Taqele Naiyaravoro choisit l'Australie. Le sélectionneur le fait jouer en test-match - ce qui veut dire qu'il est désormais définitivement lié aux Wallabies - mais ne le retient pas pour le Mondial... alors qu'il aurait probablement disputé la compétition sous les couleurs des Fidji.