Mais pourquoi les sélectionneurs français en font-ils des tomes après chaque échec ?

Après Raymond Domenech et Marc Lièvremont, c'est au tour de Philippe Saint-André de publier, jeudi, un ouvrage après une débâcle historique de son équipe dans une grande compétition internationale. Une spécificité bien française.

Philippe Saint-André, le sélectionneur du XV de France, lors du match de poules de la Coupe du monde face à l'Italie, le 19 septembre 2015 à Twickenham (Royaume-Uni).
Philippe Saint-André, le sélectionneur du XV de France, lors du match de poules de la Coupe du monde face à l'Italie, le 19 septembre 2015 à Twickenham (Royaume-Uni). (FRANCK FIFE / AFP)
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Philippe Saint-André, Raymond Domenech et Marc Lièvremont partagent de nombreux points communs. Ils ont tous dirigé une équipe de France, de football ou de rugby. Ils ont participé à une Coupe du monde, où ils ont échoué, plus ou moins largement. Et ils ont tenu à s'épancher dans un livre. Le dernier, celui de Philippe Saint-André, Devoir d'inventaire, sort jeudi 4 février (éditions Robert Laffont). Retour sur ces mots bleus devenus une spécialité française.

Ailleurs, on écrit... après les victoires

C'est une tradition tricolore d'écrire un livre pour justifier son échec. Dans les autres pays, les sélectionneurs qui prennent la plume - souvent aidés d'un journaliste - le font après une victoire ou un mandat fructueux. Pour preuve : Clive Woodward, champion du monde en 2003 aux manettes du XV de la Rose avec Winning !, publié en 2004, Eddie O'Sullivan, qui a redonné des couleurs à l'équipe d'Irlande entre 2000 et 2008, dans Never Die Wondering, paru deux ans après son départ, le Final Word, de Graham Henry, juste après le succès des All Blacks au Mondial 2011 ou encore In Black and White, de Jake White, sacré champion du monde avec les Springboks en 2007 - un livre qui a détrôné Harry Potter de la tête du classement des libraires cette année-là. 

Seule comparaison possible dans l'Hexagone : le best-seller d'Aimé Jacquet, Ma vie pour une étoile, sorti dans la foulée du sacre de l'équipe de France de football le 12 juillet 1998, écoulé à 270 000 exemplaires. Une success-story à l'ancienne, avec quelques révélations amusantes - la Macarena dansée par Aimé Jacquet, qui avait sans doute bu une coupe de trop, lors de la fête à Clairefontaine, ou le rêve de Roger Lemerre d'organiser un tour d'honneur sur le toit du Stade de France. En 1999, son livre est "l'essai" le plus vendu en France, notent Les Echos.

Des succès critiques et commerciaux

Aujourd'hui, bien plus de livres de sport sortent en France, mais peu ont du succès. Toutefois, les confessions de sélectionneurs dérogent à la règle : le Tout seul, de Raymond Domenech s'est écoulé à 200 000 exemplaires, avec onze réimpressions, le Cadrages et débordements, de Marc Lièvremont à plus de 50 000. Et le sous-titre de l'ouvrage signé par Philippe Saint-André, "dans les coulisses d'une branlée historique", a toutes les chances d'attirer le chaland. 

L'ancien sélectionneur du XV de France explique, au début de son livre, sa surprise quand il a reçu un coup de fil de son éditeur, qui a insisté pour qu'il raconte sa Coupe du monde 2015, malgré la débâcle historique en quarts de finale face aux All Blacks (62-13). "Mais vous êtes sérieux ? Vous voulez vraiment sortir ce bouquin sur l'entraîneur d'une équipe éliminée en quarts de finale ?", lui répond-il, avant de se laisser convaincre. 

Des entraîneurs qui se mettent en retrait

Le point commun entre ces trois sélectionneurs ? La volonté de se mettre au vert. Marc Lièvremont a repoussé, à de nombreuses reprises, les avances de Canal+ avant de devenir consultant, Raymond Domenech a longtemps attendu devant son téléphone, et Philippe Saint-André raconte son bonheur de presser des olives dans son jardin, et exclut tout retour sur un banc avant deux ans. 

Tout le contraire des autres grands perdants du sport tricolore. Roger Lemerre - qui a quand même gagné l'Euro 2000 - a choisi l'exil en Tunisie pour y diriger la sélection nationale après le naufrage de ses Bleus au Mondial asiatique de 2002. Bernard Laporte, 4e d'un Mondial à domicile en 2007, a changé immédiatement de métier, en endossant le costume-cravate ministériel. Un domaine où le droit d'inventaire ne s'exerce pas à chaud. 

En filigrane, redorer leur image

On retrouve le même schéma dans les trois livres. Trois entraîneurs ambitieux broyés par la pression du poste - comparée par Philippe Saint-André et Raymond Domenech à une "machine à laver". Trois sélectionneurs en décalage avec les joueurs d'aujourd'hui. "J'ai cherché à éviter de passer pour un vieux con", confie Philippe Saint-André à la fin de son ouvrage. Raté. A plusieurs reprises, PSA tance ses joueurs qui mettent de la musique ou qui rient après une défaite. On retrouve les mêmes scènes chez Marc Lièvremont, qui peine à partager une bière avec ses joueurs - "je n'apprécie guère les troisièmes mi-temps les soirs de frustration, encore moins de défaite" - ou chez Raymond Domenech - "les joueurs se laissent porter par une ambiance de club de vacances" alors que l'Euro 2008 tourne au fiasco.

Face aux médias, les confidences se font rares. "J'ai compris combien il convenait d'aseptiser mon discours", écrit Philippe Saint-André. "Les journalistes ont créé mon personnage, et je n'ai jamais pu en sortir", confesse Raymond Domenech. Un journaliste a confié à Marc Lièvremont qu'il s'était "transformé en hérisson" lors du Mondial néo-zélandais.

Le livre a aussi pour but de redorer leur image. L'éditeur de Raymond Domenech s'était réjoui, dans L'Express, que sa tournée de promotion se soit déroulée "sans polémique". Au-delà de quelques piques adressées à un consultant, ou à un joueur (François Trinh-Duc, étrillé par les deux ex-sélectionneurs), les anciens hommes forts font aussi le procès d'un système. D'une fédération absente, qui aurait eu l'autorité morale nécessaire pour empêcher la grève de Knysna lors de la Coupe du monde 2010, ou qui aurait réformé le rugby français à temps pour prendre les meilleurs joueurs sous contrat et leur éviter de jouer deux fois plus de matchs que leurs adversaires

D'ailleurs, les deux livres des ex-sélectionneurs du XV de France contiennent des propositions pour simplifier la tâche de leur successeur. Des idées formulées par Marc Lièvremont... paraphrasées par Philippe Saint-André quatre ans plus tard. Et qui n'ont toujours pas été appliquées. Si sortir un livre est un bon outil pour revenir en grâce aux yeux du public, il ne permet que rarement des réformes de fond.