Système D et contrats précaires, la dure condition des joueuses de rugby au Mondial

Le rugby féminin voit ses licenciées et ses audiences télé augmenter, mais les joueuses peinent toujours à joindre les deux bouts. 

La joueuse américaine Naya Elena Tapper file à l\'essai face à l\'Angleterre, au premier tour de la Coupe du Monde 2017, à Dublin (Irlande), le 17 août 2017.
La joueuse américaine Naya Elena Tapper file à l'essai face à l'Angleterre, au premier tour de la Coupe du Monde 2017, à Dublin (Irlande), le 17 août 2017. (DONALL FARMER/AP/SIPA / AP)
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Pierre GodonFrance Télévisions

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La petite finale de la Coupe du monde féminine de rugby opposent, samedi 26 août, la France aux Etats-Unis. Des nations qui représentent l'élite du rugby mondial, mais dont l'examen attentif permet de souligner l'extrême précarité du statut des joueuses, même au sommet de la pyramide, et même si la situation s'est considérablement améliorée depuis le Mondial 1991, quand l'équipe soviétique était obligée de revendre sous le manteau vodka et caviar pour manger à sa faim…

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En France et aux Etats-Unis, c'est système D

L'écrasante majorité des joueuses participant au Mondial sont des amatrices, et certaines exercent des professions qu'on imagine peu compatibles avec la pratique d'un sport de haut niveau. On trouve ainsi plusieurs militaires, les deux joueuses pro du pays de Galles sont sous contrat avec la Royal Air Force ; des éducatrices spécialisées, comme la Française Safi Ndiaye, qui s'occupe d'enfants atteints de troubles du comportement ; et même une gardienne de prison, l'Australienne Ash Husain, dont les détenus suivent avec assiduité la carrière. "Ils sont tous fous quand je passe à la télé ou dans le journal", sourit-elle, citée par ABC (en anglais).

En France, il n'y a que dix-huit joueuses sur les 19 000 licenciées à la fédération à vivre du rugby grâce à un contrat fédéral. Des joueuses de rugby à sept, dont une seule évolue aussi au sein du XV de France. Seule compensation pour les internationales : une indemnité journalière de 500 euros par jour (dont le montant a triplé depuis la dernière Coupe du monde). Ça paraît peu, mais c'est une avancée considérable : les Australiennes,elles, n'ont eu d'argent de poche que parce qu'une femme d'affaires, Josephine Sukkar, a mis la main au portefeuille pour leur verser 1 000 dollars chacune.

Même topo de l'autre côté de l'Atlantique, où les joueuses sont souvent étudiantes dans de grandes universités américaines. Le sélectionneur américain soulignait dans une interview au Daily Telegraph (en anglais) qu'on maintenait le rugby féminin dans une position d'infériorité rien qu'avec les conditions fixées par le World Rugby, l'organisme qui gère ce sport à l'international : 28 joueuses invitées contre 30 chez les hommes (alors que dans les deux cas, les matchs se jouent à 15) et six membres du staff contre sept pour ces messieurs. 

En Nouvelle-Zélande, les miettes aux féminines

Si les Black Ferns (le petit nom de l'équipe féminine néo-zélandaise) évoluent au sommet du rugby mondial tout comme leurs homologues des All Blacks, leurs conditions matérielles sont très éloignées de celles offertes à Dan Carter et consorts. La fédération a souvent traité par-dessus la jambe les féminines, qui affichent pourtant une croissance inégalée du nombre de ses licenciées depuis 2012 (+30%). Ainsi, en 2010, la NZRU avait carrément supprimé le championnat féminin, faute d'argent – une année de Coupe du monde, qui plus est. La compétition a été finalement rétablie, mais avec moitié moins d'équipes.

Seule une poignée d'entre elles (qui jouent aussi à sept) ont été salariées, pour 30 000 dollars néo-zélandais minimum par an (18 600 euros). "Ça ne va pas m'inciter à raccrocher plus tôt pour profiter de ma retraite", euphémisait l'une d'elles sur le site Stuff.co.nz lors de la signature des contrats, en 2014. Un an auparavant, lorsque le syndicat des joueurs à XV a négocié une convention collective avec la fédération, il a exclu les femmes en toutes lettres dès l'alinéa 5.2 de l'accord…

L'Angleterre, modèle à ne pas suivre

A première vue, l'Angleterre a tout du monstre économique. Toutes les joueuses envoyées à la Coupe du monde sont sous contrat, et la fédération va lancer à la rentrée un championnat national ambitieux, quasi professionnel, et le mieux doté de la planète. Sur le papier, l'Angleterre a donc tout du paradis pour les joueuses. Sur le papier.

Car au printemps, la fédération anglaise de rugby (RFU) a annoncé que les contrats des joueuses prendraient fin en même temps que la compétition. L'effort sera porté sur le rugby à sept en attendant la prochaine Coupe du monde à XV, en 2021. "Elles pourraient revenir au pays auréolées du titre de championnes du monde, faire les gros titres en héroïnes, et tout ce que leurs instances leur disent, c'est 'dehors !'", reconnaît un cadre de la fédération au Rugby Paper. "C'est très décevant", déplore dans le Telegraph l'ancienne joueuse Maggie Alphonsi. Combien des joueuses qui ont bénéficié de ce confort signeront pour un éventuel nouveau contrat en 2021 ? "Cela reflète la nature cyclique de ce sport", se borne-t-on à commenter à la RFU.

Cerise sur le gâteau : l'organisation a aussi annoncé aux joueuses qu'il n'était pas question d'un bonus en cas de titre mondial. Le XV de la Rose demeure, malgré ces avanies, le grand favori de la compétition, déjà remporté à deux reprises par les Anglaises.