Coupe du monde féminine de rugby : quatre réponses à votre beau-père Jean-Louis, qui pense que "c'est pas un sport de nanas"

L'Irlande accueille le Mondial du 9 au 26 août. Jean-Louis vous annonce déjà une compétition d'un ennui mortel. Vous feriez pourtant bien de vous y intéresser.

Romane Ménager lors du match entre la France et Japon, à Leinster (Irlande), le 9 août 2017.
Romane Ménager lors du match entre la France et Japon, à Leinster (Irlande), le 9 août 2017. (PAUL FAITH / AFP)
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Marie-Violette BernardFrance Télévisions

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"Le rugby, c'est un sport de bonshommes." En plein repas de famille, votre beau-père Jean-Louis se lance dans une longue diatribe sur la Coupe du monde féminine de rugby, qui a démarré mercredi 9 août en Irlande. Il argumente, autour du barbecue : un bon match, c'est 30 armoires à glace bourrées de testostérone qui s'affrontent sur un terrain, des plaquages dans la boue, de gros "tampons" et quelques coups de poings qui virent parfois à la bagarre générale. Bref, c'est "viril". Alors regarder des femmes tenter de planter un essai... Jean-Louis en est encore loin. Il ne sera pas facile de le convaincre de s'installer devant France-Australie, dimanche 13 août. Mais ça ne coûte rien d'essayer de combattre quelques stéréotypes. Franceinfo vous livre donc quelques arguments à opposer à votre famille.

"Le rugby, c'est pas un sport de nanas !"

A en croire Jean-Louis, le rugby est exclusivement un sport "d'hommes". Il n'est d'ailleurs pas le seul à avoir ce point de vue. Pierre Camou, ancien président de la Fédération française de rugby (FFR), estimait en 2013 que "le rugby féminin, ce n'est ni du rugby ni féminin", rappelle L'Equipe. Marc Lièvremont, ex-sélectionneur du XV de France, s'est lui aussi fendu d'une petite pique envers les féminines. "Ma sœur a joué au rugby, malheureusement ! On était catastrophé dans la famille, a-t-il déclaré. Elle s'est fait mal, évidemment."

Certes, les joueuses peuvent se blesser, tout comme leurs homologues masculins. Mais rien n'empêche pour autant les femmes de pratiquer ce sport de contact, au même titre que la boxe ou les arts martiaux. "Les rugbywomen sont censées être tout aussi physiques que les hommes, souligne la joueuse Tesni Phillips sur le site Wales Online (en anglais). Nous jouons tous pendant 80 minutes et nous respectons tous les mêmes règles. Il n'y a pas une seule différence entre un match masculin et un match féminin, ce qui prouve à toutes les femmes qu'elles peuvent faire tout ce qu'un homme peut faire."

Le véritable obstacle pour les rugbywomen n'est pas leur physique, Jean-Louis. Ce sont les stéréotypes de genre. "Encore aujourd'hui, nous nous heurtons à des clichés. C'est le cas pour plein d'autres disciplines soi-disant réservées aux hommes", explique Safi N'Diaye, troisième ligne du XV de France, à L'Express.

Pour ce mode de pensée archaïque, c'est de manière plus large l'image de la femme qui est bousculée. Traditionnellement, la femme doit rester belle, séduisante, gracieuse, être bien habillée et bien coiffée.

Safi N'Diaye, joueuse du XV de France

à "L'Express"

"[Marc Lièvremont] a peur de voir les filles jouer à son sport de garçons. Il n'a pas envie qu'on touche à son jouet, ajoute l'ancienne capitaine des Bleues, Marie-Alice Yahé, dans les colonnes de L'Equipe. Dommage pour lui !"

"On va s'emmerder en regardant des amatrices qui jouent comme en Fédérale 3..."

Certes, la plupart des joueuses de rugby à quinze sont amatrices. En France, seules celles qui sont aussi membres de l'équipe nationale de rugby à sept –discpline olympique – touchent un salaire versé par la FFR pour s'entraîner à Marcoussis (Essonne), note Le Monde. Mais voir des femmes pratiquer un sport de très haut niveau tout en menant une carrière de front devrait plutôt forcer le respect.

Le niveau des féminines s'est en outre considérablement amélioré ces dernières années. Les joueuses du Top 8, équivalent féminin du Top 14, participent à quatre ou cinq entraînements hebdomadaires avec leurs clubs, rappelle le quotidien. Certaines bénéficient d'une convention d'insertion professionnelle, entre la FFR et leur employeur, et ont donc un emploi du temps aménagé pour pratiquer le rugby. Cette année, elles ont en outre pu se libérer pour deux demi-journées supplémentaires d'entraînement, avec un préparateur physique détaché par la Fédération française de rugby. Sans compter les sélections avec les Bleues. "Avant, les internationales disputaient environ sept matchs, désormais, elles en disputent entre dix et quinze, ajoute Nathalie Amiel, sélectionneuse du XV de France, dans une interview au Monde. Cela permet de se frotter au haut niveau et de s’évaluer." Autant dire que les tricolores sont loin d'être maladroites un ballon dans les mains.

Les amateurs de rugby sont d'ailleurs de plus en plus nombreux à en avoir conscience. "Le fait que la Coupe du monde 2014 [ait été] médiatisée, que les filles aient réalisé de gros résultats, a permis aux gens de se rendre compte que les filles savaient jouer au rugby, qu’elles avaient aussi un french flair et une vision de jeu", estime Lenaïg Corson, troisième ligne du XV de France, dans un entretien avec Elle. Plus fluide et "décomplexé" que son pendant masculin, le rugby féminin est souvent plus agréable à regarder. Les joueuses se retrouvent moins fréquemment au sol et privilégient les passes ou les gestes techniques.

Nous avons un bon niveau et notre jeu est basé sur la vitesse et l'évitement, notions que beaucoup regrettent chez les garçons. Si les gens sont réfractaires, soit ils n'aiment pas les filles, soit ils n'aiment pas le rugby.

Marie-Alice Yahé, ancienne capitaine des Bleues

dans "L'Equipe"

Même les pontes du rugby masculin le reconnaissent. L'ancien manager du XV de France, Jo Maso, assure qu'avec les filles, "ceux qui aiment quand la balle voltige avec une multitude de passes seront servis". "Leur jeu se rapproche de celui que je pratiquais à mon époque, quand on avait nous aussi le statut amateur. Un jeu rapide et tourné vers l’offensive", explique-t-il au Monde. L'actuel patron des Bleus, Guy Novès, est lui aussi revenu sur ses idées reçues. "Au départ, j’ai toujours vu le rugby comme un sport de combat collectif et je ne voyais pas bien comment les femmes pouvaient appréhender ce sport, reconnaît le sélectionneur. Mais je me suis rendu compte qu’elles cherchaient plus le geste juste, au lieu de chercher à simplement détruire leur adversaire." Bref, si vous aimez le beau jeu, vous allez apprécier la Coupe du monde féminine de rugby.

"Le rugby féminin, tout le monde s'en fout"

Encore raté, Jean-Louis. Le rugby féminin est en plein essor : elles étaient plus de 2 millions dans le monde à taquiner le ballon ovale en 2015, soit 25% du nombre total de joueurs, selon les statistiques de World Rugby. Et l'intérêt pour ce sport va croissant. L'instance internationale dénombrait 310 000 rugbywomen de plus en 2015, soit une hausse de 17% par rapport à l'année précédente. Une tendance qui s'observe également en France. La FFR recense plus de 17 000 licenciées en 2017, contre un peu moins de 7 000 en 2017, indique La Croix. En moyenne, quelque 2 000 Françaises commencent à pratiquer le rugby chaque année.

Le rugby féminin attire également les téléspectateurs. En 2014, 2,2 millions de Français ont regardé la demi-finale entre les Bleues et les Canadiennes sur France 4, remarque L'Equipe. Le match a établi un nouveau record d'audience pour du rugby féminin. "Cela fait plusieurs années que France 4 investit dans le sport féminin, dont certaines disciplines, comme le rugby, (...) commencent à trouver un large public", expliquait Daniel Bilalian, alors directeur des sports de France Télévisions, au Figaro. L'édition 2017 est d'ailleurs diffusée par Eurosport et France Télévisions, qui retransmettra tous les matchs des Bleues sur France 4 ou France 2. Les rencontres seront également visibles sur francetv sport et franceinfo.fr.

Résultat, les sponsors commencent (doucement) à suivre. Les Bleues seront ainsi les premières, lors de la Coupe du monde, à porter le nouveau maillot extérieur conçu pour les équipes de France de rugby. Les hommes de Guy Novès devront, eux, attendre la tournée d'automne pour étrenner leurs nouvelles couleurs.

"De toute façon, comme chez les mecs, la France perd toujours à la fin"

Jean-Louis a raison sur un point : le XV de France masculin affiche, depuis plusieurs années déjà, des résultats décevants. Les hommes de Guy Novès ne pointent qu'à la 8e place du classement de World Rugby, lundi 7 août. Mais les Bleues, elles, sont 4e du tableau international. Et si les deux équipes ont terminé troisièmes du dernier Tournoi des six nations, les femmes d'Olivier Lièvremont ont un palmarès flatteur. Elles restent sur deux titres européens en quatre ans (en 2014 et en 2016), quand leurs homologues masculins n'en ont plus remporté depuis 2010.

Les Bleues sont toutefois encore loin d'avoir remporté la compétition... Le XV de France féminin ne s'est jamais qualifié pour la finale depuis la première édition, en 1991. Il est en outre tombé cette année dans la "poule de la mort" et devra affronter l'Irlande, le Japon et l'Australie s'il veut se qualifier pour les phases finales. En admettant que les Bleues passent ce cap difficile, elles devront encore compter avec les trois nations favorites : l'Angleterre, la Nouvelle-Zélande et le Canada. "Physiquement, ces nations sont plus denses que nous, elles produisent plus de jeu et nous mettent en difficulté, reconnaît la capitaine du XV de France, Gaëlle Mignot, dans Le Parisien. Mais il n’y a plus de petites équipes, tout le monde mérite sa place dans le carré final. On compte bien gagner nos trois matchs de poule." "Nous pouvons être championnes, tout comme nous pouvons souffrir en phase de poules, résume la troisième ligne Marjorie Mayans, interrogée par 20 Minutes. Il faudra tout faire pour avoir notre destin en mains et ne pas louper la qualification."