Jeux paralympiques : ces athlètes qui "luttent pour exister"

Absence de sponsors, difficultés de financement, matériel coûteux : les sportifs handicapés de haut niveau ont encore beaucoup de mal à pratiquer leur sport dans de bonnes conditions. Témoignages.

La torche olympique lors de la cérémonie d\'ouverture des Jeux paralympiques, à Rio (Brésil), le 7 septembre 2016.
La torche olympique lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux paralympiques, à Rio (Brésil), le 7 septembre 2016. (KAY NIETFELD / DPA)
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Licia MeysenqfranceinfoFrance Télévisions

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"Je suis devenu paraplégique après un accident de parachute. Quand j'étais en rééducation, une affiche m'a interpellé. Sur le papier glacé, des athlètes en situation de handicap souriaient, leurs médailles en main. Alors j'ai décidé que, moi aussi, j'irai aux Jeux paralympiques." Moins d'un an après, Rémy Boullé s'envole pour Rio. "Je suis parti de rien." Le kayakiste, doté d'un courage hors norme, n'a pas ménagé ses efforts pour réussir cet exploit. Il lui a fallu réunir les 10 000 euros nécessaires pour s'acheter du matériel et participer aux compétitions. "J'ai déposé une cagnotte dans une boulangerie, demandé de l'aide sur internet. Avec le temps, j'ai réussi à trouver des sponsors locaux qui ont été émus par mon histoire."

Trouver des fonds n'est pas le seul problème auquel l'ancien parachutiste a été confronté. "Rien n'est adapté dans le club où je m'entraîne. Au début, Il fallait rivaliser d'ingéniosité pour mettre mon bateau à l'eau et je n'avais pas accès aux douches. Impossible, aussi, de trouver un entraîneur. Quelqu'un a refusé de m'entraîner sous prétexte que j'étais handicapé. Alors je me suis préparé seul." Avec le temps, les choses se sont améliorées. "Le président du club s'est mobilisé pour moi. A chaque entraînement, il vient me donner un coup de main. J'ai pu trouver un entraîneur il y a quelques mois, pour préparer les Jeux." La Fédération française de kayak a débloqué un budget de 70 000 euros pour que les sportifs handicapés participent aux Jeux paralympiques. Outre-Manche, celui-ci s'élève à un million d'euros...

Financer les compétitions : mission impossible 

A l'instar de Rémy, les athlètes français peinent à trouver des financements. "Pour les Jeux paralympiques, la fédération française handisport prend tout en charge, du voyage à la nourriture. Mais pour les autres compétitions, c'est difficile", décrit l'haltérophile Souhad Ghazouani.

Les compétitions qui permettent de se qualifier pour les Jeux paralympiques ne sont pas toutes financées par la Fédération française de handisport. Les sportifs recourent alors au système D. Un athlète, qui tient à rester anonyme, n'a pas pu se rendre au championnat du monde de sa discipline. Les années précédentes, il avait dû ruser : "J'avais réussi à me déplacer en utilisant l'argent de la fédération des valides, qui avait accepté de m'aider. Une autre fois, j'avais économisé pendant un an, j'ai aussi lancé une campagne de financement participatif. Mais cette année, je n'ai eu que 100 euros de subventions et encore, on devait la partager avec trois personnes. Alors j'ai jeté l'éponge."

Les stages de préparation et les entraînements sont soumis aux mêmes aléas. "Les joueuses démarchent les mairies pour organiser des stages pour combler le vide. Lorsqu'on parvient à en organiser, ce sont les associations qui nous aident en prenant en charge les frais. Nous n'avons pas toujours les bonnes tailles vestimentaires à notre disposition”, confie Juliette Watine, membre de l'équipe de France de basket fauteuil, à France 3 Nord-Pas-de-Calais.

Les annonces de crowdfunding se multiplient 

Sur le site Fosburit, une plateforme consacrée au financement participatif de projets sportifs, de nombreux athlètes handisport multiplient les appels aux dons. "Je dois trouver des financements pour m'aider à pratiquer l'escrime à haut niveau. Tous les frais de déplacement, d'hébergement et d'engagements en compétitions nationales et internationales, ainsi que les stages, sont à notre charge", écrit sur Martinique 1ère Marc-André Cratère, un sportif de haut niveau en escrime handisport sabre et épée. Il publie un budget prévisionnel de 37 000 euros. "Passer par internet, c'était aussi essayer de changer le regard des autres sur nous, nous sommes des sportifs à part entière”, explique-t-il pour justifier sa démarche.

Nous avons 12 millions d'euros de budget annuel. Sur tout ça, seuls 4 millions sont alloués au haut niveau. Nous aimerions faire plus pour nos athlètes, mais avec cette somme, il faut mettre des entraîneurs à disposition, organiser des stages et financer la participation aux Jeux paralympiques, c'est très juste”, explique Sami El Gueddari, en charge du haut niveau à la Fédération française de handisport.

L'équipement : un très gros poste de dépense

"C'est impensable qu'un valide de haut niveau paye son matériel et pourtant, c'est le cas pour nous tous", explique Trésor Makunda. L'athlète, déficient visuel et quadruple médaillé aux Jeux paralympiques, arpente les pistes d'athlétisme cinq heures par jour. "J'ai besoin de 80 000 euros annuels pour payer mon guide, mon équipement, mes déplacements. Avec seulement les aides de la fédération, qui nous met des coachs à disposition, c'est impossible d'atteindre un niveau paralympique. Il faut lutter pour exister." Après avoir tenté de chercher des sponsors lui-même, il a abdiqué et s'en est remis à Richard Warmoes.

L'homme co-dirige Handiamo, la seule agence qui représente des athlètes handicapés. "On cherche des sponsors, on organise des conférences rémunérées ou on propose des contrats aménagés dans des entreprises." Un travail d'agent sportif classique, mais une première du côté du handisport. "Il n'y avait pas de demande, les entreprises n'ont pas toujours considéré nos sportifs comme des sportifs à part entière. Ils étaient indifférents au paralympisme. Mais petit à petit, les choses changent." Des sociétés comme EDF, Allianz et Optic 2000 sont devenues sponsors récemment, mais le phénomène touche seulement une minorité de sportifs.

 Et le travail dans tout ça ? 

"Avant, j'étais à mi-temps pour pouvoir m'entraîner. C'était difficile de récupérer après les compétitions, alors j'ai arrêté de travailler. Mais, récemment, j'ai trouvé un poste qui me permet d'être en détachement presque tout le temps. Sans ça, c'est très difficile de continuer", explique Jean-François Ducay. Le pongiste participe à sa 3e édition des Jeux paralympiques. "Je ne peux pas travailler en m'entraînant plus de cinq heures par jour", confie l'haltérophile Souhad Ghazouani. "J'ai failli arrêter le sport pour me consacrer à la recherche de travail", se souvient Trésor Makunda. Un jeune homme paraplégique, qu'il a croisé dans un gymnase lillois, a abandonné. Il a arrêté de pratiquer l'haltérophilie même s'il était bien classé au championnat de France : il ne pouvait pas, en même temps, mener sa carrière d'agent administratif à bien.

Peu de solutions s'offrent aux sportifs handicapés. Sur 250 athlètes de haut niveau, personne ne vit de son sport. "Au Royaume-Uni, tous les athlètes sont salariés par la fédération", reprend Trésor Makunda. En France, les emplois adaptés se multiplient : contrôleur à la RATP, réserviste dans l'armée ou conseiller bancaire : chacun travaille en fonction de ses impératifs sportifs et l'Etat compense le reste du salaire. Mais ce n'est pas la majorité. "Pour l'instant, environ 20% de nos athlètes travaillent avec des horaires adaptés. Nous aimerions atteindre un palier de 50%", conclut Sami El Gueddari.