Robin des bois, glaçons à l'Evian et prix Nobel : Sepp Blatter, le côté obscur du foot

Le patron de la Fifa traîne un nombre incroyable de casseroles, mais demeure depuis 17 ans au pouvoir, grâce à un sens politique aigu et une candeur de façade.

Le président de la Fifa, Sepp Blatter, lors du match Allemagne-Portugal du Mondial brésilien, à Salvador de Bahia, le 16 juin 2014.
Le président de la Fifa, Sepp Blatter, lors du match Allemagne-Portugal du Mondial brésilien, à Salvador de Bahia, le 16 juin 2014. (FABRIZIO BENSCH / REUTERS)
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En dix-sept ans à la tête de la Fifa, Sepp Blatter s'est mis pas mal de monde à dos. Ses blagues sur les homosexuels, ses commentaires préhistoriques sur le racisme, ses collusions avec des dictateurs, ses élections controversées, ses revirements sur l'arbitrage vidéo, ses fausses promesses de transparence ont convaincu à peu près tous les observateurs qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de la Fédération internationale de football association (Fifa), qui gère ce sport au niveau mondial. Dernier élément en date, la descente de police dans un hôtel de Zurich, et l'arrestation de plusieurs membres de la Fifa par la police américaine, mercredi 27 mai. Mais pas Sepp Blatter. Connaissez-vous vraiment l'homme le plus puissant du football ?

"Le foot ne paie pas"

Quand Sepp Blatter voit le jour, dans le village de Viège, dans les Alpes suisses, le Front populaire de Léon Blum n'est pas encore arrivé au pouvoir en France. Le petit Sepp naît prématuré de deux mois, en mars 1936. Effrayée par le coût des soins nécessaires au nourrisson, sa grand-mère suggère de le laisser mourir, a raconté Blatter dans un discours à Oxford (PDF). Mais sa mère ne l'entend pas de cette oreille. Et c'est ainsi que, quelques années plus tard, le petit Sepp use ses fonds de culotte à jouer au football dans cette vallée où l'on parle un dialecte moyenâgeux, rapporte Le Temps. Le futur patron de la Fifa est un avant-centre doué. Très doué : "Je marquais beaucoup de buts, se rengorge-t-il sur CNN (en anglais) en 2006. Sans fausse modestie, c'est vrai, surtout dans les équipes de jeunes." Blatter excelle aussi... à plonger dans la surface pour récolter des penalties. Il tape dans l'œil du club de Lausanne Sports, qui lui propose un contrat. Son père a cette phrase incroyable : "Ne signe pas, le foot ne paie pas." 

Sepp Blatter fait des études de marketing, dirige l'office de tourisme du Valais, sa région d'origine, participe à l'organisation des Jeux olympiques de 1972 et 1976 avant d'entrer à la Fifa en 1975, comme directeur du développement. Un oukase du tout-puissant patron d'Adidas Horst Dassler, à qui l'on prête ce commentaire sur Blatter : "On va installer ce type dans la place, il est bien, il est des nôtres." Six ans après son arrivée, il est n°2 de l'institution. L'homme d'affaires André Guelfi renchérit dans son autobiographie : "C'est Dassler qui a fait nommer Blatter secrétaire général de la Fifa en 1981. Horst avait toute confiance en lui, alors on a fait ce qu'il fallait pour l'imposer." Ce qu'a toujours nié Blatter, qui estime son ascension régulière. 

Le président de la Fifa de l'époque, Joao Havelange (G), et son numéro deux, Sepp Blatter, à Kuala Lumpur (Malaisie), le 5 juin 1996.
Le président de la Fifa de l'époque, Joao Havelange (G), et son numéro deux, Sepp Blatter, à Kuala Lumpur (Malaisie), le 5 juin 1996. (MIKE FIALA / AP / SIPA)

"Avec moi, les magouilles, c'est fini"

Ce fin politique n'a commis qu'une erreur dans sa carrière : tenter, en 1994, un putsch contre son patron, le Brésilien Joao Havelange, soupçonné de malversations. Un échec cuisant, dont il se sort par miracle : tous les conjurés sont éjectés de la Fifa... sauf Blatter. Et c'est lui qu'adoube un Havelange vieillissant pour l'élection de 1998. Dans le film United Passions, financé par la Fifa à hauteur d'une vingtaine de millions d'euros, on voit Blatter, incarné par Tim Roth, déclarer à la tribune lors du congrès avant l'élection : "Avec moi, les magouilles, c'est fini". La société de production a reconnu dans le journal Le Matin que l'institution avait eu un droit de regard sur le scénario. 

Car l'élection de 1998 ne marque pas vraiment la fin des magouilles.  Le journaliste David Yallop raconte les circonstances incroyables du vote dans un livre, How They Stole the Game (comment ils ont acheté le match, en VF). D'après lui, la petite amie du délégué jamaïcain a voté à la place de ce dernier, absent au moment du scrutin, et les votes des délégués africains ont été achetés 100 000 dollars pièce (en anglais). Résultat : Blatter obtient la majorité. Il parvient à faire interdire l'ouvrage en Suisse, mais pas aux Pays-Bas, où un juge estime qu'"il y a de sérieux motifs d'enquête". Réponse de Blatter, cité par le Guardian (en anglais) : "Je ne peux pas vraiment ouvrir d'enquête sur moi-même. Et puis les élections sont terminées."

Le roi de la gaffe ne boit que de l'Evian, même en glaçons

De son propre aveu, Sepp Blatter est marié à la Fifa. "Blatter est un homme seul, il ne faut pas l’oublier. Il n’a pas d’amis, mais des relations, des affidés. Au niveau social, il réagit tel un animal, un fauve quand il faut se défendre, c’est tout. Sa vie personnelle ? Un échec", persifle un ponte de la Fifa dans Le Soir. Trois mariages, une fille, Corinne, qui gère ses campagnes électorales. Blatter est un authentique amoureux du ballon rond, qui arrive à 6 heures du matin à son bureau. "Sepp Blatter est un vrai passionné de foot ! Il peut vous sortir à tout moment les résultats d’un match de 5e ligue ou du championnat équatorien", résume son ami Jean-Paul Brigger, un ancien joueur de foot suisse.

Le président de la Fifa, Sepp Blatter, tape dans un ballon devant les journalistes, à Zurich (Suisse), le 4 juillet 2012. 
Le président de la Fifa, Sepp Blatter, tape dans un ballon devant les journalistes, à Zurich (Suisse), le 4 juillet 2012.  (MICHAEL BULHOZER / REUTERS)

Outre ses multiples casseroles, Blatter a un don pour se prendre les pieds dans le tapis. Il est le premier à confier la Coupe du monde à l'Afrique du Sud ? Une fois sur place, entre les polémiques sur les townships déplacés et le coût de l'évènement, il exige que, dans sa suite présidentielle d'un hôtel de luxe, les glaçons qu'on lui sert soient exclusivement confectionnés avec de l'eau d'Evian. 

Son engagement de 1998 - "un président de la Fifa ne doit pas aller au-delà de deux mandats" - est oublié depuis longtemps. Les promesses n'engagent que ceux qui les croient. Tout comme sa phrase, rappelée par le livre A Game for Rough Girls ?, "l'avenir du football sera féminin". Lancée la même année, elle a vite été reléguée aux oubliettes. Outre l'affaire des tenues sexy pour les joueuses, Blatter s'est encore distingué en réclamant des applaudissements pour Lydia Nsekera, présidente de la fédération du Burundi, devenue la première femme élue au comité exécutif de la Fifa, en 2013 : "Faites du bruit, mesdames ! Vous l'ouvrez toujours à la maison, mais dites quelque chose maintenant", rapporte le Daily Mail (en anglais). Pour toute réponse, il n'entendit que le silence gêné de l'assistance. 

Féru d'astrologie, Sepp Blatter correspond assez à l'image de son signe astrologique, le poisson : "Le poisson est mobile, souple, toujours sur la brèche, on ne l'attrape pas facilement", résume-t-il dans le Berliner Zeitung (en allemand).

"Don Pallone" se voit plutôt en Robin des bois

N'allez pas dire à Sepp Blatter que la Fifa est corrompue. Pour lui, elle fait toujours plus de bien que de mal. Elle redistribue ses énormes profits aux associations et finance des tournois qui ne seraient pas rentables autrement. De son propre aveu, il ne "refuserait pas le prix Nobel", a-t-il soufflé au Berliner Zeitung. Mais contrairement à l'ancien président (autocrate) du Comité international olympique Juan Antonio Samaranch, il n'a pas engagé d'agence de relations publiques pour accréditer l'idée...

Ne le surnommez pas comme la presse suisse "Don Pallone" (pallone veut dire ballon en italien), vous le vexeriez. "Vous pensez peut-être que je ne suis qu'un parasite sans scrupule suçant le sang du football, s'est-il défendu devant les étudiants d'Oxford. Vous avez peut-être été amené à croire que la Fifa a pas mal de points communs avec le shérif de Nottingham. Mais la vérité, c'est que nous ressemblons beaucoup plus à Robin des bois !"

Le vieux renard, 78 ans, se représente en 2015 pour un cinquième mandat de quatre ans, sans réelle opposition depuis le forfait de Michel Platini. "Lors du dernier congrès de Sao Paulo, une énorme majorité des fédérations m'a demandé : 's'il vous plaît, soyez notre président dans le futur'", minaude-t-il. Les élections, Blatter connaît, lâche-t-il dans le journal belge Sudpresse : "Cela fait trente-neuf ans que je suis en campagne."