Gervais Martel, c'est une clope au bec, des yeux qui se lèvent au ciel quand "son" Racing encaisse un but, une voix ravagée par le tabac, et un amour du club que lui rendaient bien les 40 000 fidèles qui garnissaient les tribunes du stade Bollaert aux grandes heures du RCL. "Depuis que je suis le foot, Gervais Martel incarne le RC Lens. Moi, je n’ai toujours connu que lui à la tête des Sang et Or", explique à Lensois.com le milieu de terrain Pierre Ducasse. Mais Gervais Martel n'est plus le président du RC Lens, club historique du foot français, depuis le 2 juillet en début de soirée. C'est la fin d'une époque. A Lens et aussi dans le football français.

"Un mec simple"

"Gervais, c'est un mec vachement simple, franchouillard et gaulliste, un Ch'ti qui a toujours proposé les places les moins chères à Bollaert par respect pour le public", disait de lui l'ancien président de Sochaux, Jean-Claude Plessis, dans France Football, en février. Cela faisait vingt-quatre ans que l'ex-patron du journal de petites annonces Le Galibot avait pris la tête du club. Déjà, à l'époque, le RCL était dans une situation critique, comme le montre ce reportage de France 3 Nord-Pas-de-Calais.


Son amour du club et sa volonté de permettre aux supporters les moins fortunés de pouvoir aller au stade lui ont permis d'être très populaire chez les supporters. "Même quand le club est descendu pour la deuxième fois en Ligue 2, en 2011, il était toujours soutenu. Dans la tribune Marek, un supporter a lancé 'Martel démission'. J'étais dans la tribune, et j'ai eu le temps de compter combien de personnes l'ont repris : sept. Sur des milliers de personnes", se rappelle Maxence Carrez, responsable du blog Planète-Lens.

Un président passionné

Ce modèle du président qui investit son argent dans le club se fait de plus en plus rare en France. Pour preuve, cette phrase extraite du communiqué du Crédit agricole : "Aujourd’hui, la charge du RC Lens est devenue trop importante pour un homme seul." Signe d'un nouveau profil qui émerge à la tête du foot français : le président salarié, qui n'investit pas ses fonds propres dans le club, mais gère l'argent des autres. Des présidents interchangeables, comme le successeur de Martel, Luc Dayan, qui a déjà présidé Lille, Nantes, Sannois-Saint-Gratien et Strasbourg. "Après le joueur mercenaire, le président mercenaire", conclut Maxence Carrez.

Tout le contraire de Gervais Martel. "C'est un grand homme, un gars qui a fait beaucoup pour le Racing, se souvient Cédric Pharisien, ancien président du groupe de supporters North Devils. Un homme qui pleurait quand on gagnait, qui pleurait quand on perdait, on n'en fait plus beaucoup. Il a fait des erreurs, mais il les a fait avec passion. C'est la fin d'une époque." Une époque où le club a tutoyé les sommets du foot français avec un titre de champion en 1998 et plusieurs qualifications en Ligue des champions. Avant la chute.

Gervais Martel, porté en triomphe par les supporters du RC Lens après le titre de champion de France de Ligue 1, le 9 mai 1998.
Gervais Martel, porté en triomphe par les supporters du RC Lens après le titre de champion de France de Ligue 1, le 9 mai 1998. (OLIVIER MORIN / AFP)

Un boss qui a fait des boulettes

Gervais Martel a effectivement commis des erreurs. Certaines font encore partie du folklore, notamment lorsqu'il a fait signer un contrat en or à Guillaume Bouisset, qui n'est autre que... le beau-fils du directeur général du club. Les stats de ce joueur lors de la saison 2000-2001 valent toutes les analyses : 3 minutes jouées, 0 but marqué, note le site Moustache Football Club"Martel était paternaliste, trop proche de ses joueurs, pas assez requin", regrette Cédric Pharisien. Homme de parole, il avait libéré gratuitement certains de ses joueurs pour services rendus au club, et transféré d'autres pour une somme inférieure au prix du marché.

Son erreur majeure ? "Avoir fait venir Guy Roux au Racing", fustige Pascal Demuynck, président du Collectif pour le retour de l'ambiance à Bollaert (Crab). "En 2007, Lens rate la Ligue des champions après une défaite face à Troyes, lors de la dernière journée. Francis Gillot, alors entraîneur, est poussé vers la sortie. Guy Roux arrive pour la saison 2007-2008 avec tout le tapage médiatique, fait signer des contrats mirobolants à des anciens d'Auxerre, et s'en va au bout de quatre journées. Il claque la porte en nous laissant dans la merde." Lens ne s'en est jamais remis, et est relégué en Ligue 2 à la fin de cette saison, avec le 5e budget de Ligue 1. "Et dire que Didier Deschamps, qui était intéressé par le poste, a rappelé Gervais Martel un quart d'heure après Guy Roux... Le RC Lens n'en serait pas là aujourd'hui." Depuis, le club vivote entre bas de tableau de L1 et bas du tableau de L2.

Un homme ruiné

Une page se tourne, et l'avenir s'annonce menaçant pour le club : le Crédit agricole Nord de France, devenu actionnaire majoritaire, entend apurer les comptes et donc s'épargner des folies de recrutement. La banque a déjà perdu 30 millions d'euros dans le club, d'après un de ses syndicats. Des coupes budgétaires sont programmées à tous les étages, les meilleurs joueurs sont sur le départ. "La banque va foutre en l'air le travail effectué en un quart de siècle", déplore Pascal Demuynck. 

Gervais Martel, le 21 décembre 2011. 
Gervais Martel, le 21 décembre 2011.  (DELPHINE PINEAU / MAXPPP)

La disparition des villes moyennes de l'élite du foot français est-elle inévitable ? "C'est le syndrome Auxerre, regrette Florian, un passionné du club. On dit souvent que le foot a un train de retard sur le plan économique, mais ça y est, la métropolisation du foot français est en marche, chassant les villes moyennes. Auxerre qui descend, Lens qui ne va pas bien, Metz relégué en National..."

Que va devenir Gervais Martel ? D'après L'Equipe, il est désormais ruiné. Sa tentative de reprendre le contrôle du club l'a poussé à vendre ses autres entreprises, comme le golf d'Arras. L'intéressé, qui a toujours une option pour reprendre le contrôle du club, va continuer à s'investir dans le RCL : "Pour l'instant, je reste deuxième actionnaire du RC Lens. Je suis tombé dans la marmite quand j'avais 4 ans, je ne vais pas à 57 ans sortir et laisser le RC Lens", explique-t-il.