Ligue des champions : le Celtic Park, le seul stade capable d'enrayer la furia du Barça (et peut-être du PSG)

Quand vous avez vu le groupe du Paris Saint-Germain, vous avez probablement pensé que mis à part le Bayern, "ça va", les Français ont "deux adversaires faciles"... Détrompez-vous, affronter le Celtic Glasgow sur ses terres n'a rien d'une sinécure.

Des supporters du Celtic Glasgow brandissent des écharpes aux couleurs du club, lors d\'un match contre le Hambourg SV, le 22 octobre 2009, à Glasgow (Ecosse, Royaume-Uni).
Des supporters du Celtic Glasgow brandissent des écharpes aux couleurs du club, lors d'un match contre le Hambourg SV, le 22 octobre 2009, à Glasgow (Ecosse, Royaume-Uni). (MIKE HEWITT / BONGARTS)
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Pierre GodonFrance Télévisions

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Leurs crampons résonneront dans le tunnel du Celtic Park. Peut-être jetteront-ils un œil aux carreaux sur le mur, où les noms des fans du Celtic sont inscrits en lettres vertes sur fond blanc, les couleurs du club. Au bout du couloir, le rectangle de pelouse, les écharpes vert et blanc dans les tribunes et 60 000 gosiers qui hurlent à plein poumons You'll Never Walk Alone. S'ils sont faits de chair et de sang, les joueurs du PSG devraient sentir un léger frisson leur parcourir l'échine, mardi 12 septembre, en pénétrant sur le terrain du Celtic Glasgow, pour leur entrée en lice en Ligue des champions.

"Une arène de gladiateurs"

Le combat paraît disproportionné entre le PSG, ses 500 millions d'euros de budgets, ses stars... Et le Celtic, trop fort pour le championnat d'Ecosse et trop frêle pour les joutes européennes. Mais dans son antre, le club s'est offert le scalp de la Juventus, éliminée en 2001 en demi-finale de ce qui s'appelait encore la Coupe de l'UEFA ; du Milan AC, champion d'Europe en titre, en 2007 ; ou encore du grand Barça, qui y a mordu la poussière (1-2) en 2012, malgré 89% de possession de balle et 23 tirs cadrés. "La plus belle page de l'histoire européenne du Celtic", souriait l'ex-coach Neil Lennon.

Dans les tribunes ce soir-là, le chanteur Rod Stewart, supporter de longue date, pleurait à chaudes larmes. Il peut. Faute de stars et de moyens, le club ne peut plus espérer que des coups d'un soir, moins des épopées au long cours. "L'an passé, l'autre 'petit' de notre groupe en Ligue des champions, c'était le Borussia Mönchengladbach, constate Brendan Rodgers, l'entraîneur des "Bhoys". Leur budget représente 120 millions de livres, le nôtre à peine 20." 


Mais Glasgow a une autre force. "Sans les supporters, le football n'est rien." C'est inscrit sous la statue de Jock Stein, à l'extérieur du stade, situé dans le quartier de Parkhead. L'entraîneur mythique du Celtic a réussi à ramener la Coupe des Champions, avec 11 joueurs nés dans un rayon de 15 km autour du stade. C'était en 1967.

Joueur devenu consultant, Jamie Carragher se rappelle dans le Scottish Sun avoir eu du mal à se concentrer sur le jeu : "Je me retrouvais à loucher dans les tribunes. Le bruit est assourdissant. Seule une poignée de clubs peuvent approcher le bruit que font les supporters du Celtic dans les rencontres à fort enjeu." Wayne Rooney se remémore y avoir laissé des plumes avec Manchester United en Ligue des champions : "Ça peut être très intimidant quand on n'est pas habitué." L'Italien Andrea Pirlo a comparé Celtic Park à une "arène de gladiateurs". Il y a de ça.

Dans la gueule de la baleine


De l'extérieur, le Celtic Park n'a pourtant rien d'extraordinaire. Trois grosses tribunes bétonnées, une autre plus petite. Cette dernière, Main Stand, a échappé à la dernière rénovation du stade. Vu du terrain, c'est celle-là qui impressionne le plus, avec son inclinaison raide et son toit transparent. Un journaliste l'a un jour comparée à la bouche d'une baleine. "Les matchs la nuit, à la seule lumière des projecteurs, sont extraordinaires", poursuit Alan Thompson, ancien pensionnaire du club, sur Goal.com. Perchées sous le toit, les anciennes cabines de commentateurs offrent une vue imprenable sur le terrain. Les journalistes ont depuis été chassés au profit des VIP, amateurs de champagne et de petits fours. Une concession mineure aux puissances économiques. Aucun projet sérieux de naming (apposer le nom d'une marque sur le stade) n'a jamais été avancé à Celtic Park, même dans un contexte économique délicat.

Le stade est surnommé "Paradise" en raison de sa proximité avec un cimetière. Mais les adversaires du Celtic Glasgow y vivent souvent l'enfer. Comme lors de cette demi-finale retour de Coupe des Coupes en 1984. Le Rapid de Vienne arrive à Glasgow fort d'un avantage conséquent (3-1), acquis à l'aller. L'ambiance est électrique, les joueurs écossais surmotivés et les Autrichiens rapidement dépassés. Le troisième but du Celtic est validé malgré une faute évidente d'un attaquant écossais sur le gardien adverse. A ce moment-là, alors que le Celtic a renversé la vapeur (4-3, selon le score cumulé des deux matchs), une bouteille de bière atterrit sur le terrain depuis les tribunes acquises aux "Bhoys". Selon les versions, le projectile atterrit sur la tête d'Herbert Feurer, le gardien autrichien, ou à vingt mètres de lui, raconte le Guardian.

Feurer s'écroule, doit sortir pour être soigné. Côté autrichien, on parlemente pour abandonner la rencontre. En vain. Mais quand les dirigeants du Rapid ont vent que l'arbitre assistant a été bombardé de pièce de monnaie, ils déposent une plainte auprès de l'UEFA, pour faire rejouer le match sur terrain neutre. Le match sera rejoué à Old Trafford, près de Manchester : 80 000 fans écossais s'y pressent – plus qu'à Parkhead. Mais la magie du stade n'est pas la même et le Rapid s'impose 1-0, dans l'apathie générale.

Des supporters qui défendent la veuve et l'orphelin

"Ce n'est pas évident d'être neutre envers le Celtic, ou même tiède à son sujet, résume David Potter, historien du club et auteur d'une encyclopédie du football écossais. Ce club génère des émotions fortes et des engagements passionnés." Au-delà du traditionnel clivage entre les catholiques irlandais du Celtic et les protestants des Rangers qui entraîne une multiplication par neuf des personnes envoyées aux urgences les jours d'Old Firm (le derby entre les deux clubs de Glasgow), les supporters du Celtic aiment prendre la défense de la veuve et l'orphelin.

Il n'est pas rare de voir les drapeaux de peuples opprimés flotter dans les tribunes du Celtic Park. Un droit qu'a obtenu le président du club en 1952, contre l'avis de la fédération. A l'époque, c'était le drapeau irlandais qui faisait scandale. Au plus fort des tensions avec l'IRA, la Green Brigade de Celtic Park reprend des chants de l'organisation paramilitaire catholique et républicaine irlandaise. Et un soir de 11 novembre 2010, quand toutes les équipes britanniques arborent sur leur maillot le coquelicot du souvenir, une banderole est déployée dans le stade : "Irak, Irlande, Afghanistan... Pas de coquelicot taché de sang sur nos joueurs." 

Lors d'un match face aux Israéliens de l'Hapoël Beer-Sheva, des milliers de personnes ont aussi brandi des drapeaux palestiniens. "Les Irlandais sont passés par ce que vivent les Palestiniens aujourd'hui, justifiait une supportrice citée dans The Economist. Ils veulent qu'on leur rende leur liberté, c'est pour ça que les fans des Celtics soutiennent la Palestine." Anticipant une amende de l'UEFA, qui interdit les démonstrations politiques en tribune, une collecte a permis de récolter 150 000 livres (environ 160 000 euros). Le surplus a été reversé à des associations d'aide aux populations locales.

Dans le même ordre d'idées, les fans du Celtic ont collecté de la nourriture pour l'envoyer aux migrants de Calais ou organisé un tournoi de foot contre les discriminations. On y chante toujours Viva La Quinta Brigada en hommage aux brigades internationales parties se battre en Espagne en 1936.  "Les supporters du Celtic se voient toujours comme les représentants d'une communauté marginalisée", renchérit dans Vice William McDougall, politologue à la Glasgow Caledonian University. 

Le joueur du Celtic, Bobby Lennox, lors d\'un match amical face à Tottenham, en août 1967, à Celtic Park.
Le joueur du Celtic, Bobby Lennox, lors d'un match amical face à Tottenham, en août 1967, à Celtic Park. (GETTY IMAGES / HULTON ARCHIVE)

N'allez pas les qualifier de sectaires pour autant. Dans l'un des pubs de la ville affilié au club, The Brazen Head, on trouve un maillot de Paolo di Canio. L'attaquant italien, qui a passé une saison sur les rives de la Clyde, demeure marqué à l'extrême droite et détonne dans ce club de gauche. Mais peu de supporters l'ont renié, conformément à l'une des devises du club, encore inscrite autour de son blason : "Ce n'est pas la croyance ou la nationalité d'un homme qui comptent. C'est l'homme lui-même."