Bienvenue dans le feuilleton du Calcioscommesse, l'un des plus gros scandales qu'ait connu le ballon rond. Nouveaux épisodes lundi 28 mai : 19 personnes arrêtées, un défenseur exclu de l'équipe nationale... Au total, 150 personnes jusqu'à présent, joueurs, entraîneurs, agents, intermédiaires ou encore mafieux sont impliqués dans cette affaire de matchs truqués. Stéphane Quéré, spécialiste de la mafia italienne, auteur du livre La 'Ndrangheta, décrypte ce nouveau soubresaut judiciaire qui ébranle le football italien. 

FTVi : Cette affaire mêle mafias italiennes, crime organisé des Balkans, intermédiaires hongrois et cercles de jeu douteux de Singapour : une vraie internationale du crime organisé...

Stéphane Quéré : Plus qu'une internationale, on peut parler de division du travail, qui s'est faite assez naturellement. Jouer, c'est culturel en Asie. Ainsi, les cercles de jeu corses légaux organisent des journées spéciales pour la communauté vietnamienne. Pour faire simple, les Asiatiques contrôlent l'informatique, les mafieux italiens, les hommes. Quant à la collaboration mafia italienne - mafia des Balkans, elle a été mise en place par le passé.

Pourquoi la mafia italienne s'intéresse-t-elle tant au foot ?

Pour elle, le foot constitue une activité économique comme une autre. L'organisation s'y investit davantage car le monde du foot est moins contrôlé. Comme dans les autres business où ils interviennent, les mafieux sont présents dans les interstices. Ils récupèrent des commissions sur les transferts des joueurs, utilisent des agents complaisants, prélèvent leur dîme sur des produits dérivés, contrôlent des associations de supporters pour intimider les joueurs ou les dirigeants et arrangent les résultats des matchs sur lesquels ils ont misé. [Le procureur de Crémone a par exemple expliqué sur Eurosport que le match Lecce-Lazio a coûté 600 000 euros à truquer, mais a rapporté aux mafieux 1,4 million].

Comment contrôlent-ils les joueurs ?

Les joueurs sont souvent des jeunes gens très riches, faciles à intimider, et qui sont bien conscients qu'ils n'ont que quelques années de carrière devant eux. Les mafieux commencent à contrôler des footballeurs de petits clubs, puis ils continuent à exercer leur emprise sur eux quand ils accèdent à la Série A, l'élite du foot italien. Surtout quand ils leur fournissent drogue ou prostituées.

Les stars sont-elles aussi concernées ? 

Certains joueurs sont passés dans des clubs où gravite la mafia. Voire qui sont controlés par celle-ci. Ainsi, Mario Balotelli, l'attaquant de l'équipe d'Italie connu pour ses frasques à Manchester City, a demandé à visiter les quartiers de Naples dirigés par la mafia qui ont inspiré le livre Gomorra, puis le film de Roberto Saviano. Il y est allé avec des guides "connus" des services de police, des parrains de la mafia. Pour les joueurs de Naples, l'organisation criminielle est très présente : quand Diego Maradona a signé au Napoli, en 1984, il a posé sur des photos avec certains de ses chefs. A l'époque, des repentis avaient déjà révélé l'existence d'"arrangements" de matchs de Série A.  

Comment les autorités comptent-elles s'attaquer à la mafia dans cette affaire de matchs truqués ?

Elles vont chercher à toucher la branche financière des mafias - leur point faible - en remontant les versements d'argent faits aux joueurs [une partie du réseau singapourien a été identifié en suivant la trace d'une mallette pleine de billets (lien en anglais) qui a transité à l'aéroport de Milan].

Ça peut se terminer sur des saisies de biens, qui sont donnés ensuite aux mairies. Avant, on les vendait aux enchères, comme ça se fait en France, mais personne n'osait enchérir sur le frère du parrain venu récupérer les propriétés de la famille. Désormais, on fait de ses biens des centres sociaux, des refuges pour femmes battues, quelque chose d'utile à la communauté.

Pourquoi ces affaires n'éclatent-elles qu'en Italie ? Peut-on faire un parallèle avec le dopage dans le cyclisme en France, là où on cherche vraiment ?

La partie émergée de l'iceberg des matchs truqués, on la voit en Italie. En France, il ne manque pas d'exemples forts mais ils n'ont pas eu le même retentissement : des parrains corses ont été mis en cause dans le scandale du match OM-VA, en 1993, et dans l'affaire des comptes de l'OM. Encore actuellement, le match de L2 Lens-Istres fait l'objet d'une enquête de l'Autorité de régulation des jeux en ligne.

L'Italie est en pointe sur la question, avec des unités antimafia fortes, des parquets indépendants, pas de pression politique. Il faut dire que la criminalité organisée est beaucoup plus lourde que dans l'Hexagone. En France, si on enquête sur un match, on a tout de suite le député-maire du coin qui monte au créneau pour défendre son club. Pas en Italie, où il y a une vraie volonté  judiciaire de s'attaquer au problème.