Pause pipi, chair de poule et Pavarotti : une petite histoire de l'hymne de la Ligue des champions

Composée en quelques semaines seulement, la musique de la compétition de football unit musicalement le continent européen plus que n'importe quel vainqueur de l'Eurovision.

Les supporters du Barça lors d'un match entre le FC Barcelone et le BATE Borisov en Ligue des champions, le 4 novembre 2015, au Camp Nou. 
Les supporters du Barça lors d'un match entre le FC Barcelone et le BATE Borisov en Ligue des champions, le 4 novembre 2015, au Camp Nou.  (ALBERT LLOP / ANADOLU AGENCY / AFP)

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La scène s'est reproduite plusieurs milliers de fois depuis 1992. Deux équipes alignées, autour du corps arbitral, fixent la tribune d'honneur. Derrière eux, les bénévoles agitent une bâche en forme de ballon dans le rond central. La sono crache une musique baroque. Certains joueurs ont la chair de poule, d'autres, comme Cristiano Ronaldo, la star du Real Madrid, marmonnent les paroles alors qu'ils ne chantent pas leur propre hymne national. En trois langues – anglais, français et allemand –, la chorale entonne le texte : "Die Meeeeeister / Die Beeeeeesten / Les graaaaaandes équiiiiipes / The champiooooons". Mercredi 16 mars, sur le terrain de Barcelone ou du Bayern Munich, l'hymne de la Ligue des champions résonnera encore lors de la cérémonie protocolaire précédant les matchs. Mais connaissez-vous la petite histoire de cette chanson qui rythme vos soirées télé ?

Un ténor de la pub pour faire oublier les hooligans

Au début des années 1990, l'UEFA travaille à un sérieux lifting de ses compétitions majeures. Dans les médias, la Coupe des clubs champions n'est plus synonyme de grands clubs, mais de hooliganisme, avec un arrière-goût ringard. "Le but derrière la création de la Ligue des champions était de monter en gamme", reconnaît Craig Thompson, ancien communicant au service de l'UEFA, cité par le New York Times (en anglais). Le fameux logo du ballon formé d'étoiles voit le jour. Manque la musique. Le compositeur Tony Britten est approché par l'UEFA. Un choix plus marketing qu'artistique : à l'époque, il compose essentiellement des musiques de pub pour les ordinateurs Amstrad.

L'UEFA donne carte blanche à ce mordu de... rugby. "Aujourd'hui, il aurait fallu passer par des tonnes de panels pour déterminer qu'il faudrait plus de ceci et moins de cela", constate Britten, interviewé des années plus tard par le site Eastern Daily Press. Tout juste de vagues recommandations : ce serait bien de s'inspirer de We Are The Champions, la chanson de Queen qui résonne dans tous les stades du monde après une finale, tout en gardant un côté intemporel, à l'instar du groupe Les trois ténors, très populaire à l'époque, raconte le site spécialisé FourFourTwo. Luciano Pavarotti et ses deux acolytes venaient de faire chavirer les stades lors de la Coupe du monde 1990 en Italie.

Une version disco qu'on n'entendra jamais

Le compositeur ne cache pas s'être inspiré de l'hymne Zadok The Priest, composé par Georg Friedrich Haendel au XVIIIe siècle et qu'on a pu entendre lors de celui d'Elizabeth II en 1950. Ressemblance troublante, mais assumée. "Pour être honnête, quand on m'a confié cette mission, c'était juste un boulot comme un autre, lâche Britten. Je n'ai pas passé plus d'un mois dessus." Une version rock et une version disco ont également été enregistrées, sans qu'on puisse jamais les entendre, raconte le site spécialisé allemand 11Freunde. Les hautes sphères de l'UEFA, qui voulaient apporter classe et solennité à la nouvelle compétition, ont adoré la version baroque.

Vingt-quatre ans plus tard, le succès ne se dément pas : 98% des Européens identifient la musique, démontre une étude. Un symbole plus connu que le logo ou le trophée de la compétition, renchérit le livre Marketing and Football. Britten utilise les confortables royalties de son œuvre la plus connue – "mais pas ce que j'ai fait de mieux" – pour financer des films d'art et d'essai centrés sur la musique depuis sa ferme du Norfolkshire, au Royaume-Uni.

Sifflets et vuvuzelas

L'hymne est probablement devenu le seul morceau de musique classique que les joueurs biberonnés au rap ou au R&B glissent dans leurs écouteurs. Le gardien de la Juventus, l'Italien Gianluigi Buffon, a ainsi expliqué qu'une des choses qui l'a fait le plus souffrir lors de la relégation administrative du club était "de devoir entendre la musique de la Ligue des champions depuis son canapé". La chanson est devenue partie intégrante du rituel d'avant match, au point qu'elle est souvent acclamée par les supporters présents. En témoigne cette incroyable vidéo prise depuis les hauteurs de Naples où on entend nettement la clameur du stade San Paolo.

Souvent acclamée, mais pas toujours. Ainsi, pour protester contre les sanctions imposées au club par le fair-play financier, les supporters de Manchester City ont copieusement sifflé l'hymne, en octobre dernier. Sans doute n'étaient-ils pas au courant qu'ils aggravaient le cas de leur club, pour avoir violé l'article 16.2 de son code de discipline, indiquant qu'il est interdit de siffler "les hymnes des nations ou des compétitions". On ne touche pas au joyau de la couronne de l'UEFA. Inventifs, les mêmes fans ont brandi des affichettes avec écrit "Boooo" lors du match suivant. Protestation silencieuse, cette fois-ci inattaquable.

L'UEFA n'a pipé mot quand les amoureux du ballon se sont emparés de la chanson, jamais commercialisée (même sur iTunes). Ainsi, cette reprise à la vuvuzela fait sans doute plus de mal à la marque Ligue des champions que les sifflets des fans des Citizens...

... ou cette interprétation lors d'un mariage, même si le marié et sa famille ont l'air un tantinet gênés pendant les trois interminables minutes où la chorale ânonne les paroles de la chanson.

La rançon de la gloire d'une des musiques de sport les plus connues. On ne peut pas vraiment dire que l'hymne de la Ligue Europa, composé par le gendre de Michel Platini, déjà président de l'UEFA à l'époque, soit entré dans les mœurs.

Et si vous vous demandez à quoi servent vraiment ces trois minutes de musique obligatoires avant chaque match, le compositeur Tony Britten donne la réponse dans le New York Times  : "C'est le bon moment pour courir aux toilettes !" 3, 2, 1, partez ! La version diffusée dans les stades dure une minute.