Lorsque Sergio Ramos s'est avancé pour tirer le quatrième tir au but de l'équipe d'Espagne contre le Portugal, personne ne s'attendait à cela. Dur sur l'homme, le rugueux défenseur espagnol n'est pas vraiment réputé pour sa finesse technique. "J'ai fermé ma fenêtre pour ne pas prendre le pénalty de Sergio Ramos en pleine tête", plaisante-t-on sur Twitter.

Les amateurs de football n'ont pas oublié son tir complétement manqué contre le Bayern de Munich, fin avril. Mais, comme le meneur de jeu italien Andrea Pirlo quelques jours plus tôt, Sergio Ramos a effectué une panenka, cette petite balle piquée, plein axe. Parti sur sa gauche, Rui Patricio, le portier portugais, est battu.

Sergio Ramos transforme son tir au but contre le Portugal, le 27 juin 2012.
Sergio Ramos transforme son tir au but contre le Portugal, le 27 juin 2012. (WHOATEALLTHEPIES.COM)

 • Monsieur Panenka

Ce geste étonnant, le football le doit à Antonin Panenka. Milieu de terrain de la sélection tchécoslovaque, il popularise une technique qu'il travaillait depuis quelques années, à l'abri du rideau de fer, lors de l'Euro 1976. En finale, la Tchécoslovaquie est opposée à l'Allemagne de l'Ouest, championne d'Europe et championne du monde en titre. Contre toute attente, les joueurs de l'Est tiennent tête et emmènent les Allemands jusqu'au bout de la prolongation (2-2).

Les deux équipes se départageront dans la première séance de tirs au but d'un tournoi majeur. Lorsque le milieu de terrain des Bohemians Prague s'avance, son équipe mène 4 tirs à 3. S'il bat Sepp Maier, la Tchécoslovaquie est championne d'Europe : 

Le geste stupéfait le monde du football. "Comment un pays au football solide mais sans grande imagination a-t-il pu engendrer un joueur capable de réaliser un acte de panache qu’aucun Brésilien n’a tenté ?" écrit l'universitaire Yvan Gastaud sur le site We are football pour résumer la perplexité de l'Occident après la finale.

Dans une interview mis en ligne sur le site de l'UEFA, Antonin Panenka raconte la genèse de son exploit. Lassé de perdre systématiquement une bière ou une tablette de chocolat lors de la séance de pénaltys à la fin de chaque entraînement, il se creuse la tête et imagine cette façon de tirer. "J'ai eu l'idée de retarder ma frappe, et de simplement soulever le ballon plutôt que de frapper en force, raconte-t-il. Je me suis dis qu'un gardien qui plonge d'un côté n'aurait pas le temps de changer de trajectoire en plein vol."

Pourquoi ce geste ?

La panenka repose sur un principe simple. Pour espérer repousser un pénalty, le gardien doit décider, avant même la frappe, de quel côté il plongera. Il peut bien sûr spéculer sur les habitudes du tireur ou son attitude, mais la faible distance entre le but et le point de pénalty transforme l'exercice en une simple partie de pierre-feuille-ciseaux.

Tout l'art de la panenka consiste donc à feinter une frappe "classique", avant de modifier son geste au dernier moment et d'envoyer la balle mourir au centre de la cage, comme une feuille morte. Mais le geste demeure tout de même risqué. Si le gardien ne tombe pas dans le piège, il n'aura aucun mal à arrêter le ballon. Ce n'est pas Mickaël Landreau, premier du classement des panenkas ratés de L'Equipe Magazine, qui dira le contraire (à 10'13):

Mais contrairement à un tir au but classique, la panenka ne sert pas seulement à marquer. Elle permet également d'humilier le gardien adverse et de prendre l'ascendant psychologique. Lorsqu'Andrea Pirlo pose le ballon sur le point de pénalty, dimanche 24 juin, il a en face de lui un gardien surexcité. Depuis le début de la séance, Joe Hart grimace et agite les bras, pour déconcentrer les tireurs italiens.

"J'ai vu que le gardien était un peu chaud et j'ai pensé qu'il valait mieux tirer comme ça, c'était plus simple", confiait le maître à jouer de la Squadra Azzura après le match. De fait, c'est le tournant de la série : l'Angleterre, qui menait d'un tir après le raté de Montolivo, rate ses deux tirs suivants et laisse l'Italie filer en demi-finale.

Dans ce monde d'ego plus ou moins surdimensionnés, la panenka est enfin un moyen de marquer les esprits et de construire sa légende. "Ce soir, j'ai réussi quelque chose. Ce pénalty, ma famille et mes enfants s'en souviendront", lançait, pas peu fier, Sergio Ramos après le match contre le Portugal. En 2006,  c'est certainement pour conclure avec panache sa carrière que Zinédine Zidane tente, et réussit, une panenka contre l'Italie. Malheureusement pour le meneur des Bleus, c'est un autre geste qui marquera sa dernière finale de Coupe du monde.