Football : Leicester, le petit club qui dit "Fox You" aux cadors du championnat anglais

Les "Foxes", promis à la relégation en début de saison, caracolent en tête de la Premier League devant des clubs comme Manchester United, Arsenal, Chelsea ou Liverpool. Le tout avec une équipe de bric et de broc. 

Les supporters de Leicester lors du déplacement de leur équipe sur le terrain de Manchester City, le 6 février 2016.
Les supporters de Leicester lors du déplacement de leur équipe sur le terrain de Manchester City, le 6 février 2016. (REUTERS)

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"Il ne se passe pas un jour sans qu'on m'arrête dans la rue pour me dire : 'Vous savez, je suis supporter d'une autre équipe, mais si Leicester gagne le titre, je serai vraiment content'", a confié l'entraîneur du club, Claudio Ranieri. Cette équipe, promise à la relégation en début de saison, survole le championnat d'Angleterre, avec six points d'avance sur Arsenal, qu'il reçoit dimanche 14 février. Un joli conte où la citrouille s'est définitivement transformée en carrosse.  

Johan Cruyff et les moines bouddhistes

Le club de Leicester n'est pourtant pas né sous une bonne étoile. Il subit la concurrence de l'excellent club de rugby de la ville - opposé au Stade Français, en avril, en quart de finale de la Coupe d'Europe. Son symbole est un renard, apparu sur le logo du club lors de l'après-guerre car l'un des patrons du club était surtout intéressé par la chasse à courre.

Et son palmarès paraît minable à côté des géants de Premier League : quelques Coupes de la Ligue, une finale de Cup perdue en 1969 qui a traumatisé une génération, et quelques accessits dans les années 1920. Point final. Au rayon stars, Leicester reste dans l'histoire comme le club qui a failli amener Johan Cruyff en Angleterre, en 1981. Seulement failli, raconte le Guardian (en anglais)

Les années 2000 semblaient propices au déclin inexorable d'un club moyen d'une ville moyenne, trop petit pour l'élite des clubs de milliardaires. Les oligarques, Leicester connaît quand même. D'abord, l'homme d'affaires serbo-américain Milan Mandaric, qui amène le club en troisième division. Et désormais, le méconnu Vichai Srivaddhanaprabha, 17 lettres et 3,1 milliards de dollars de fortune personnelle, selon Forbes, le roi du duty-free en Thaïlande. S'il n'a pas injecté ses millions pour aligner les stars, il a fait venir des moines bouddhistes pour bénir les joueurs et le terrain, en 2014. Il faut croire que ça a finalement payé.

Veni, Vidi, Vardy

Au casting, pourtant, pas de noms ronflants. Le coach, Claudio Ranieri, passé par Monaco, sortait d'une expérience calamiteuse à la tête de la sélection grecque, avec en point d'orgue une humiliante défaite face aux îles Féroé. Ses joueurs ont été recrutés pour des clopinettes (22 millions d'euros au total, vingt fois moins que Manchester City), détectés grâce à des algorithmes, faute de moyens.

Parmi eux, des habitués du football français. Comme Riyad Mahrez, recruté pour 400 000 euros au Havre ou N'Golo Kanté à Caen, qui a préféré Leicester à Marseille ou Lyon. De quoi s'attirer cette pique de Jean-Michel Aulas, le patron de l'OL: "Pour Kanté, est-ce qu’il préfère jouer dans un club de bas de tableau en Angleterre ou disputer la Ligue des champions avec l’OL ? Il faut lui demander." Citons aussi ce tweet pas vraiment visionnaire d'un supporter marseillais : 

La star de l'équipe, l'attaquant Jamie Vardy, a connu un parcours encore plus tortueux. A 16 ans, il n'est pas conservé par Sheffield car jugé trop petit par les formateurs. Effondré, il abandonne le foot et s'abîme le dos dans une usine qui fabrique des pièces en fibres de carbone. L'expérience ne dure que quelques mois. Jamie Vardy rechausse les crampons, et grimpe, petit à petit, les échelons du football anglais : Stocksbridge Park Steels (8e division) puis Halifax (5e) et Fleetwood (3e). A Stocksbrige, il joue même avec un bracelet électronique, conséquence d'une rixe à la sortie d'un pub. Ce qui l'obligeait à être remplacé lors de tous les matchs à l'heure de jeu, le temps pour lui de foncer dans la voiture de ses parents pour être rentré avant le couvre-feu de 18h30, raconte-t-il au Mirror.

Robert Pattinson en short et en crampons

Le président de Fleetwood, Andy Pilley, raconte dans le Daily Mail : "L'agent de Jamie savait qu'il avait le potentiel pour aller plus haut. Mais il avait besoin d'être mis en vitrine. C'était nous, la vitrine." Contre des électriciens et des postiers qui évoluent dans les divisions inférieures, Jamie Vardy brille de mille feux. "Contre Luton, en 2012, j'ai célébré un but, un lob sur le gardien juste avant la mi-temps, en chambrant le public adverse, qui m'a poursuivi jusque dans le tunnel menant aux vestiaires", raconte-t-il, tout sourire.

Sa réussite insolente pousse Leicester à casser sa tirelire. Un million de livres pour un joueur qui n'a jamais évolué au-dessus du troisième échelon. Un record. Depuis, Vardy, 29 ans, a été appelé en équipe d'Angleterre et pourrait participer à l'Euro... au lieu de le suivre dans son pub fétiche de Sheffield, comme en 2012.

Son histoire a ému toute l'Angleterre. Vraiment toute. Car Adrian Butchart, à qui on doit l'oubliable film Goal, veut réaliser un long-métrage sur la carrière de l'avant-centre. Les noms de Robert Pattinson (Twilight) ou de Louis Tomlinson, ex-One Direction, qui a l'avantage de savoir bien manier le ballon, sont déjà évoqués, rapporte ITV

Le management par la pizza

"On ressemble à une cave qui se bat contre des villas avec piscines", résume Claudio Ranieri. Neuf des onze experts interrogés par le Guardian en début de saison pronostiquaient une relégation de Leicester. La question est maintenant de savoir si les Foxes vont tenir leur rythme d'enfer et décrocher un titre surprise de l'histoire de la Premier League, qui n'a jamais échappé, hormis en 1995 avec Blackburn, à un nanti (les deux Manchester, Arsenal ou Chelsea) depuis sa création en 1992. 

Même s'ils échouent, les Foxes auront fait souffler un vent de fraîcheur inédit sur la Premier League. Illustration : la simplicité de Claudio Ranieri, qui serre la main de chaque journaliste avant les conférences de presse, son management par la pizza - il a invité toute l'équipe à l'issue du premier match achevé sans but encaissé. "C'est bon pour les muscles, en plus", ironise l'entraîneur italien.

Claudio Ranieri file la métaphore, dans son anglais haché : "Ce qu'on est en train de réussir, c'est comme une pizza. Il faut y mettre les bons ingrédients. Le premier, c'est l'esprit d'équipe. Le deuxième, c'est de prendre du plaisir à l'entraînement. Sans oublier un soupçon de chance, comme une pincée de sel." Et les supporters, demande un journaliste ? "La sauce tomate. Sans sauce tomate, pas de pizza."

Le ticket qui valait 25 000 livres

Douze supporters de Leicester poussent encore plus leur équipe que les autres à chaque match. On les comprend, ils ont parié au début de la saison que leur équipe remporterait le titre de champion d'Angleterre. La cote : 5000/1 à l'époque. Autant que le fait qu'Elvis soit encore en vie, ou que Noël soit le jour le plus chaud au Royaume-Uni. "Pour des raisons commerciales, nous ne sommes pas supporters de Leicester", confie le porte-parole du bookmaker William Hill. 

Leigh Herbert, un charpentier de 38 ans, est l'un des détenteurs du précieux sésame. Il a misé 5 livres sur un coup de tête, alors qu'il était en vacances dans un camping de Newquay... après une soirée bien arrosée. Son bout de papier vaudra peut-être 25 000 livres en mai. On lui a déjà proposé de le racheter plusieurs milliers de livres. Celui qui confie être fan de Foxes depuis ses 10 ans a décliné, poliment, explique-t-il à la BBC : "Même s'ils faiblissent, cette saison vaudra largement plus que 5 livres !"