L'incroyable destin de N'Golo Kanté, du championnat amateur à l'équipe de France en quatre ans

Le footballeur, qui jouait chez les amateurs jusqu'en 2010, vient d'être appelé par Didier Deschamps pour disputer les derniers matchs amicaux des Bleus avant l'Euro.

Le milieu de terrain de l'équipe de France N'Golo Kanté lors d'un entraînement à Clairefontaine (Yvelines), le 21 mars 2016.
Le milieu de terrain de l'équipe de France N'Golo Kanté lors d'un entraînement à Clairefontaine (Yvelines), le 21 mars 2016. (FRANCK FIFE / AFP)
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"Certains joueurs (des Bleus), je ne les avais vus qu'à la télévision." N'Golo Kanté, fraîchement appelé en équipe de France, portera peut-être pour la première fois le maillot bleu contre les Pays-Bas, le 25 mars. Un aboutissement pour ce joueur de 24 ans qui a dû emprunter des chemins de traverse afin de se hisser au plus haut niveau. 

Snobé par les grands clubs à cause de sa taille (1,69 m)

L'éclosion de N'Golo Kanté au plus haut niveau a failli ne jamais avoir lieu. A la fin des années 2000, il écrase la concurrence dans les catégories de jeunes avec son club de Suresnes (Hauts-de-Seine). Mais l'élite ne se bouscule pas pour embaucher le phénomène. Un dirigeant de l'OM est averti, sans suite. Même chose avec Arsenal, qui l'a supervisé à l'adolescence. "Rennes et Lorient, notamment, nous ont dit qu’ils avaient dix joueurs comme lui dans leur centre", confie son entraîneur chez les jeunes, Piotr Wojtyna, à l'hebdomadaire normand Le Bonhomme Libre. Le jeune joueur souffre d'un handicap rédhibitoire pour les dénicheurs de talents : sa taille. 1,69 m, c'est trop petit pour l'école de formation française, qui mesure encore le talent au nombre de centimètres.

Comme souvent, le PSG passe à côté d'un natif de la région parisienne. Kanté conserve une relation distante avec le club de sa ville : si Le Parisien affirme qu'il se rendait occasionnellement au Parc des princes, le joueur nie, dans Ouest-France, y avoir jamais mis les pieds dans sa jeunesse. Il a fallu que le père d'un joueur de Boulogne-sur-Mer, Jean-Pierre Perinnelle, le voie jouer pour que Kanté obtienne sa chance plus haut, en 2011. En troisième division, avec un contrat amateur. Boulogne vient d'être reléguée et a perdu ses meilleurs joueurs – une opportunité pour Kanté, à qui on donne aussitôt sa chance. "Si Boulogne était restée en L1 ou en L2, peut-être n'aurait-il pas percé", imagine, dans France Football, Gilbert Zoonekynd, responsable des jeunes à son arrivée dans la ville du Pas-de-Calais.

Trottinette et short porte-bonheur

N'Golo Kanté s'intègre sans bruit dans l'effectif boulonnais. Avec son éternel sac à dos et sa trottinette pour se rendre au centre d'entraînement… situé en haut d'une côte. Après l'entraînement, direction son auberge de jeunesse – toujours en trottinette. "Il ne s'est jamais plaint", salue dans So Foot son entraîneur de l'époque, Christophe Raymond. En National, il impressionne par son activité, parfois brouillonne. Mais les clubs professionnels s'intéressent enfin à lui. Et Caen (L2) récupère gratuitement le prodige, au nez et à la barbe de clubs plus huppés. Il survole le championnat de Ligue 2 et, une saison plus tard, il découvre l'élite à la faveur de la remontée du club normand à l'été 2014. Sa réputation le précède : lors de la quatrième journée, contre Rennes, un plan anti-Kanté est carrément mis en place pour le faire disjoncter. Il n'a alors joué que 200 minutes dans l'élite. Les supporters caennais écrivent une chanson à sa gloire, reprise de La Compagnie créole : "A peine en Ligue 1 / On veut déjà nous le piquer / Les Anglais / Les Espagnols / Pouvez toujours courir / Vous n’pourrez pas le rattraper" (à fredonner sur l'air du Bal masqué).

Quel est le secret de N'Golo Kanté ? Son short porte-bonheur jaune et bleu, aux couleurs de Suresnes, qui ne le quitte jamais ? Sa foi musulmane, intense mais personnelle, et ses nombreuses prières ? Son détachement des contingences matérielles ? Là où d'autres joueurs claquent leur premier salaire dans une voiture de sport, lui s'achète une Mégane d'occasion pour remiser la trottinette au garage. Son abnégation, qui le pousse à aller jusqu'au bout de son BTS comptabilité ? Son humilité, qui le pousse à demander à beIN Sports pourquoi s'intéresser à lui alors qu'il n'a rien prouvé ? Son self-control, qui le pousse à éconduire le sélectionneur malien (Kanté a la double nationalité, française et malienne) car il ne s'estime "pas prêt" ? Un peu de tout, sans doute.

Une star en Angleterre

Le milieu de Leicester City N'Golo Kanté à la lutte avec le milieu de Bournemouth Dan Gosling, lors d'un match de Premier League, le 2 janvier 2016.
Le milieu de Leicester City N'Golo Kanté à la lutte avec le milieu de Bournemouth Dan Gosling, lors d'un match de Premier League, le 2 janvier 2016. (PAUL ELLIS / AFP)

"On ne pourra pas le garder longtemps", prophétise le directeur sportif du club caennais Alain Caveglia. A l'été 2015, l'OM et Leicester se manifestent. Le début d'une intersaison compliquée pour Kanté, qui a changé d'agent, écoute les conseils de ses amis d'enfance et de ses anciens dirigeants de Suresnes, mais qui se heurte aux exigences caennaises. L'OL est intéressé, L'OM propose 6 millions d'euros, Leicester en pose 9 sur la table. Kanté file en Angleterre. Ce qui lui vaut cette pique de Jean-Michel Aulas, le patron lyonnais, un temps intéressé : "Préfère-t-il jouer dans un club de bas de tableau en Angleterre ou jouer la Ligue des champions avec l’OL ? Il faut lui demander !"

Sportivement, le choix de Kanté paraît risqué. Il débarque dans un club qui s'est sauvé de justesse et qui a recruté à son poste le capitaine de l'équipe de Suisse. Pire, l'entraîneur ne souhaitait pas sa venue. Claudio Ranieri a rapidement fait son mea-culpa auprès du recruteur qui a déniché la merveille : "Steve, ne m'écoute plus jamais. Je ne sais vraiment pas de quoi je parle !" Kanté est devenu un titulaire indiscutable dans l'équipe surprise de la saison, aux portes d'un improbable titre de champion. L'ancien entraîneur de Chelsea ne tarit pas d'éloges sur son milieu de terrain, qu'il compare à Claude Makélélé : "Je ne serais pas surpris qu'un jour, il soit à la réception de son propre centre et mette la tête." Sir Alex Ferguson l'a qualifié de "meilleur joueur de Premier League", Gary Lineker chante ses louanges sur Twitter et les observateurs du championnat anglais sont soufflés, semaine après semaine, par son omniprésence sur le terrain. Une ubiquité que résume parfaitement ce tweet : "71% de la surface de la Terre est couverte d'eau, les 29% restants le sont par N'Golo Kanté."

Reste juste à faire des progrès dans la langue de Shakespeare…

Et maintenant ? Le nom de N'Golo Kanté va à coup sûr animer le mercato, que Leicester soit champion ou pas, et que le milieu fasse ou non partie des 23 de Didier Deschamps à l'Euro. Il se murmure que son profil plaît en Espagne. Quand il jouait à Suresnes, une cinquantaine d'enfants assistaient à tous ses matchs et braillaient à pleins poumons "N'golo au Barça, N'golo au Barça !". Leur souhait n'a jamais semblé aussi proche de se réaliser.