CARTE. Comment l'Asie conquiert le foot européen

Les Qataris et les pétrodollars qui rachètent un par un les joyaux du foot européen, vous connaissez. En revanche, les nouveaux riches chinois qui se payent un club comme Sochaux, c'est nouveau. Et plus répandu qu'on ne le croit. Vous avez dit "péril jaune" ?

Mis à jour le , publié le

C'était inévitable. L'Asie se passionne pour le football européen depuis des années. Un Newcastle-Stoke City fait plus d'audience qu'un choc du championnat chinois. Les grands clubs européens enchaînent les tournées d'été en Asie pour s'imposer sur les lucratifs marchés locaux – comme le PSG en Indonésie. Les grands championnats délocalisent des rencontres de prestige en Extrême-Orient – comme le Trophée des champions, joué à Pékin en 2014. Après les investisseurs venus du Moyen-Orient, les poches bourrées de pétrodollars, les businessmen asiatiques rachètent de plus en plus de clubs en Europe. Dernier exemple : le Milan AC, qui pourrait passer sous pavillon thaïlandais, avec Silvio Berlusconi prêt à vendre 49% des parts du club au milliardaire Bee Taechaubol, moyennant 500 millions de dollars. Avec des objectifs différents, illustrés par trois cas. 

L'essor de la Chine passe par l'Atletico Madrid

C'est l'histoire de Bouddha, qui dit à un Chinois qu'il ne peut satisfaire qu'un seul de ses vœux. "Pouvez-vous abaisser les prix de l'immobilier en Chine pour que tout le monde puisse se loger ?" Bouddha ne répond pas, donc le Chinois tente une autre question : "Pouvez-vous faire en sorte que l'équipe de Chine se qualifie pour la prochaine Coupe du monde ?" Long soupir de Bouddha, qui répond : "Bon, parlons des prix de l'immobilier."

Cette blague, racontée dans The Economist, résume bien la situation. La Chine est un géant économique, politique, mais un nain footballistique. Le président chinois, Xi Jinping, est un grand amateur du ballon rond, au point d'avoir accroché dans son bureau un cliché où on le voit taper dans le ballon au Croke Park de Dublin, rapporte le Wall Street Journal. Consigne est passée aux grandes fortunes du pays d'investir massivement dans les clubs de l'élite et à l'étranger.

Wang Jianlin, 29e fortune du monde d'après le classement du magazine Forbes, a acquis 20% des parts de l'Atletico Madrid en janvier 2015. Pas pour gagner de l'argent, mais pour sa patrie. L'accord avec le club espagnol – connu pour son déficit abyssal – précise qu'un centre de formation sera construit exclusivement pour des joueurs chinois triés sur le volet pour se perfectionner en Espagne. "A terme, cela va permettre de réduire l'écart entre le football chinois et le reste du monde", écrit noir sur blanc Wang Jianlin dans un communiqué.

Vincent Tan s'achète un jouet avec Cardiff

Pavin Bhirombhakdi, un milliardaire thaïlandais qui dirige le Bangkok Glass FC, a tout résumé, sur Thaivisa News. "Ce sont des types qui ont la cinquantaine, voire la soixantaine, et qui n'ont aucun problème d'argent. S'ils devaient monter un club au pays, ça leur prendrait des années de travail. Les clubs en Angleterre sont prêts à l'emploi. Ils disent que ça peut aider leurs affaires, mais c'est surtout par passion qu'ils se l'offrent. La nature humaine..."  

La caricature du milliardaire qui veut modeler un club à son image, c'est Vincent Tan, le patron du club de Cardiff, qui a réussi le tour de force de se faire haïr des fans en quelques mois alors qu'il a injecté des millions dans le club. Cause du courroux : le changement de couleur du maillot. En 2012, le bleu est devenu rouge pour plaire au marché asiatique, où le rouge est vu comme une couleur qui porte chance. Les "Bluebirds", le surnom des joueurs, sont devenus des rouges-gorges.

Le milliardaire malaisien Vincent Tan avant un match de son équipe de Cardiff, le 8 mars 2014. 
Le milliardaire malaisien Vincent Tan avant un match de son équipe de Cardiff, le 8 mars 2014.  (SCOTT HEAVEY / GETTY IMAGES EUROPE)

Trois ans plus tard, le fantasque milliardaire malaisien décide de rétablir le bleu du maillot, sur les conseils de sa mère, âgée de 87 ans, lors d'un repas de Noël (et sans doute attristé par la grève des supporters, qui a duré des mois). Exit aussi le dragon qui avait remplacé le merle bleu comme mascotte du club. Dans le communiqué du club, il parvient à paraphraser John Kennedy : "Ne faisons jamais de compromis avec la terreur. Mais n'ayons pas peur de faire des compromis." 

Des businessmen indiens au FC Vestsjælland

Que sont venus faire des hommes d'affaires indiens au fin fond du Danemark, dans la petite ville de Slagelse, 37 000 habitants, hôte du FC Vestsjælland ? Quand l'Anglian Group prend 25% du club, au début de la saison 2012-2013, moyennant un million d'euros, le club végète en deuxième division. "Notre pari, c'était que le club accède un jour en Superliga, la première division", confie Sandeep Narang, un des investisseurs indiens, au Business Standard (en anglais). Objectif atteint dès la première année. Le club a aussi pris de l'avance sur le business model, avec une valeur qui a quadruplé. Prochaine étape, la Coupe d'Europe : les cinq premières places de ce championnat, qui compte 12 équipes, offrent une place européenne. Avant une revente et une confortable plus-value.

Et, comme il n'y a pas de petits profits, les actionnaires minoritaires du club amènent des joueurs venus de celui qu'ils possèdent en Inde pour les frotter au haut niveau européen. Avec un succès mitigé : un gardien international indien (67 sélections !) a été transféré au Danemark, mais il a été cantonné à l'équipe réserve. 

N'allez pas croire que la mode va s'essouffler. L'Asie compte encore des centaines de milliardaires qui se rêvent en Premier League. D'autres, moins fortunés, investissent dans des clubs moins huppés, comme le roi du thon en boîte, le Thaïlandais Dejphon Chansiri, à Sheffield Wednesday, en troisième division anglaise. Avec l'objectif d'accéder en Premier League en 2017. Et de toucher les droits télé faramineux qui vont avec. Les clubs moyens ou en difficulté sont preneurs. Il existe même des chasseurs de têtes chargés de rabattre les investisseurs vers le "bon" club. C'est l'agent Pini Zahavi qui a amené Roman Abramovitch à Chelsea. Une Ligue des champions et quatre titres de champion d'Angleterre plus tard, les fans des Blues n'ont aucun regret.