Tous les deux ans, en France, le job de ministre des Sports consiste à se transformer en Grand Inquisiteur du ballon rond. Roselyne Bachelot et les "caïds immatures" de 2010 ;  aujourd'hui, Valérie Fourneyron et le non-respect de "l'image qu'on attend des joueurs d'une équipe qui porte le maillot tricolore", après les affaires consécutives à l'élimination de la France contre l'Espagne, le 23 juin 2012.

On évoque des sanctions, une suspension de deux ans pour Samir Nasri, de quatre matchs pour Jérémy Menez ou Yann M'Vila... Le débat agite l'opinion publique, du bar PMU du coin jusqu'au gouvernement. Bref, deux ans après Knysna (Afrique du Sud), rien n'a changé. Est-ce un mal français, cette culture du lynchage politique des sportifs ? Pas tant que ça. Illustration avec trois exemples.

• En Russie, en 2012, le foot est une affaire d'Etat

Vladimir Poutine ne fait pas que poser en kimono ou sur une patinoire de hockey sur glace, il s'intéresse aussi au ballon rond. En Russie, le sport a été érigé en priorité nationale, comme du temps de l'URSS. Désormais, le pouvoir incite les entreprises à mettre au pot : Gazprom détient plusieurs clubs du championnat de foot et sponsorise l'équipe nationale, d'autres oligarques sont fortement incités à aider des clubs ou à permettre la création d'une ligue de hockey concurrente à la NHL américaine. Le président russe avait demandé à ses joueurs une revanche de la seconde guerre mondiale contre l'Allemagne en quarts de finale. Malheureusement, les équipiers de la star Andreï Archavine se sont effondrés après un départ tonitruant contre la République tchèque (4-1), pour finalement être éliminés dès le premier tour.

Le président russe, Vladimir Poutine, lors d'une visite au Brésil, le 22 novembre 2004. 
Le président russe, Vladimir Poutine, lors d'une visite au Brésil, le 22 novembre 2004.  (ANTONIO SCORZA / AFP)

Le ministre des Sports s'est fendu de son analyse : "Le potentiel de cette équipe est bien supérieur à ce résultat. Au minimum, nous attendions une qualification en quarts de finale." Le sélectionneur, Dick Advocaat, ayant déjà annoncé son départ, ce sont les préparateurs physiques de la sélection qui en ont pris pour leur grade. "L'équipe était mal préparée, fatiguée. Il y a besoin de changements." L'opinion publique réclame un sélectionneur russe après quatre ans de règne d'entraîneurs hollandais. Quant à la sortie de l'attaquant Andreï Archavine, qui a estimé que "c'est le problème des supporters s'ils sont déçus", elle ne lui a pas valu que des soutiens au plus haut niveau de l'Etat. D'autant plus qu'un code d'honneur avait été instauré en sélection, interdisant notamment aux joueurs de critiquer les supporters (l'intégralité du texte sur Russia Today, en anglais). En attendant, c'est le président de la fédération russe de football qui a démissionné... juste après une réunion avec Vladimir Poutine, note l'agence Ria Novosti.

• Au Brésil, en 1998, la défaite est une affaire d'Etat

Quand on est le pays qui a remporté le plus de Coupes du monde, la défaite fait tache. Après la finale perdue en 1998 (souvenez-vous, "et un, et deux, et trois zéro"), la fédération brésilienne avait ouvert une enquête, suivie par le Parlement. Au cœur des débats, le rôle de Nike, accusé d'avoir forcé Ronaldo à jouer, alors que l'attaquant brésilien avait fait un malaise avant le match. Mais les députés ont surtout cherché à comprendre comment les Auriverde avaient pu laisser échapper la victoire. Convoqué, l'attaquant brésilien a prononcé cette phrase mémorable : "Nous avons perdu, car nous n'avons pas gagné."

Ronaldo lors de son passage devant la commission d'enquête parlementaire brésilienne, après la défaite lors du Mondial 1998.
Ronaldo lors de son passage devant la commission d'enquête parlementaire brésilienne, après la défaite lors du Mondial 1998. (EVARISTO SA / AFP)

Des députés sont allés jusqu'à lui demander qui devait être au marquage de Zidane sur le premier but, marqué sur corner. Réponse de Ronaldo : "Je ne sais plus, mais qui que ce soit, ça n'était pas bien fait". Au total, 125 témoins se succéderont devant ce comité, qui rendra un épais rapport de 686 pages qui ne fera pas beaucoup de vagues.

• En Corée du Nord, en 1966, une défaite en quart de finale n'est pas une affaire d'Etat

Une rumeur tenace veut que les joueurs nord-coréens qui ont atteint les quarts de finale de la Coupe du monde 1966 en éliminant notamment l'Italie ont été envoyés dans une mine de charbon pour des décennies après leur retour au pays. C'est faux... mais même un documentaire de la BBC en 2002, "The game of their lives", n'a pas réussi à calmer la rumeur. D'après les joueurs de l'époque, ils n'ont reçu que des louanges (et quelques médailles) pour leurs exploits. "Nous nous sommes excusés auprès des citoyens de Pyongyang. Nous aurions voulu faire mieux", explique l'un d'eux sur la BBC. Dans le documentaire (à partir de 5 minutes sur la vidéo), on les voit portés en triomphe par les supporters. Un vétéran de l'équipe ironise en disant qu'avoir fait un quart de finale de Coupe du monde lui a permis d'échapper à quelques procès-verbaux.

Les commissions parlementaires sur le foot, c'est un sport international. Il y en a eu en Egypte, au Népal, au Zimbabwe, au Royaume-Uni ou en Australie, parfois au sujet de problèmes graves comme les incidents de Port-Saïd (Egypte), parfois sur des questions plus futiles, comme l'interdiction des drapeaux étrangers dans les stades de Nouvelle-Galles-du-Sud (Australie) ou les raisons de la défaite de l'Angleterre 4-1 contre l'Allemagne en 8e de finale de la Coupe du monde 2010. 

Interrogé sur son choix de joueur au poste d'avant-centre avant le début de la compétition, le sélectionneur néerlandais Bert Van Marwijk avait répondu par une boutade : "Il n'y a pas encore eu d'enquête parlementaire à ce sujet." Après le fiasco des Pays-Bas lors de l'Euro (zéro victoire en trois matchs), pas sûr que les Oranje y échappent...