"Equitaxe" : reportage dans le quotidien des petits clubs

REPORTAGE I La TVA sur les centres équestres doit passer de 7 % actuellement à 20 % au 1er janvier 2014. Un coup de massue que dénoncent les acteurs de la filière qui multiplient les manifestations depuis un mois. Selon eux, 2.000 entreprises et 6.000 emplois sont directement menacés. Qui sont ces professionnels du cheval ? Comment vivent-ils aujourd'hui ? Et comment voient-ils l'avenir ?...  Trois petites et moyennes structures dans les Yvelines nous ont ouvert leurs portes.

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"Plus on
est en difficulté, plus il faut se bouger !
". Dans le poney-club de
Marie-Christine Gemy, aux Mesnuls, on n'a pas pour habitude de regarder passer les trains. Aller
chercher les poneys au pré, les brosser, les soigner, balayer les écuries,... ici
les cavaliers ne font pas que monter à cheval, ils participent à la vie du club.

"L'équitation c'est aussi marcher avec des bottes en
caoutchouc. C'est comme ça qu'on m'a appris quand j'étais petite et que j'ai eu la chance d'être formée
", raconte cette fille d'agriculteur, originaire
de la région d'Amiens, dans le Nord de la France.

Depuis 1991
qu'elle est installée aux Mesnuls, dans les Yvelines, Marie-Christine a vu
plusieurs structures mettre la clé sou la porte. La hausse annoncée de la TVA
de 7 % à 20 % au 1er janvier prochain, "c'est un retour en
arrière
" explique-t-elle, rappelant que ce n'est que depuis 2005 que les
centres équestres bénéficient du taux réduit.

 

"C'est sympa, on apprend plein de trucs avec les chevaux" (Antonin, cavalier)

Aujourd'hui
son poney-club compte 35 chevaux et poneys et 80 "gamins" comme
elle les appelle affectueusement,  qui viennent
monter chaque semaine pour 180 euros le trimestre, soit 15 euros le cours... mais beaucoup plus d'heures de présence. "Moi je viens dès que je peux ",  nous dit Marie, Galop 3 (examen fédéral qui valide la maîtrise des trois allures et des aptitudes au saut d'obstacles).

Comme elle, certains jeunes restent là toute
l'après-midi. "C'est sympa, on apprend plein de trucs avec les chevaux ", renchérit Antonin, qui vient de descendre de son poney et discutent avec ses copines cavalières (il est le seul garçon du groupe !).

La réforme des rythmes scolaires plus la TVA, "c'est la cata "

Marie-Christine
n'a pas augmenté ses tarifs depuis 2007 car elle "préfère que tout le
monde puisse monter
", explique-t-elle. Mais avec une hausse de 13% de TVA, elle sera
obligée de monter ses prix. "Le problème pour nous c'est qu'on ne pourra
plus du tout réinvestir, que ce soit pour les pâtures, le tour de la carrière,
les box, ou encore l'achat de chevaux. Moi j'ai la chance d'être chez mes parents et qu'on ait une partie
ferme, mais pour les gens qui doivent tout acheter en totalité, à mon avis ils
ne pourront pas s'en sortir
", poursuit-elle.

D'autant
plus que la TVA n'est pas la seule menace qui plane sur les centres équestres en 2014. Avec la réforme des rythmes scolaires, "c'est une
partie de notre activité qui va être supprimée
" ajoute Marie-Christine. Une "catastrophe " pour les poneys-clubs, selon elle, dont les cours se concentrent essentiellement sur le
mercredi et les week-ends.

Alors pour garder sa clientèle, la gérante est en train
de mettre en place de nouvelles activités avec son enseignante. "Ce serait bien que l'équitation continue de toucher le plus de monde
possible
", explique Emilie, monitrice depuis cinq ans, parce que
c'est un sport qui apporte beaucoup de valeurs aux jeunes, comme "la
patience, le respect et aussi l'humilité
", poursuit-elle. 

 "On a essayé d'anticiper en augmentant sensiblement nos tarifs" (écuries de Chavenay)

A une
trentaine de kilomètres de là, Marie Schrevere et Stéphane Forboteaux sont en
train de faire le point sur le programme de la journée. Le couple dirige les
écuries de Chavenay. Avec 250 licenciés et une cinquantaine d'équidés, leur structure
fonctionne bien. "On a la chance d'être en région parisienne et d'avoir
une bonne réputation d'enseignement
", explique Marie, championne de
France amateur de Concours Complet d'Equitation (CCE) par équipe l'an dernier.
Le
couple travaille à temps plein au club et emploie une salariée à temps partiel.
A la fin du mois, Marie et Stéphane, qui ont quatre enfants, arrivent à se rémunérer mais sans plus. "On ne travaille pas dans l'équitation pour
s'enrichir mais pour vivre
", expliquent-ils.

Des clients aisés mais pas que... 

Le retour
de la TVA au taux plein pour les centres équestres, cela fait un moment qu'on
leur en parle. "On a essayé d'anticiper en augmentant sensiblement nos
tarifs ces deux dernières années... en espérant que la clientèle suive
", raconte
Stéphane, qui craint qu'une nouvelle hausse laisse des cavaliers sur le
bord du chemin.

Le forfait trimestriel est aujourd'hui à 240 euros. "C'est un budget ", reconnaît Lucie Gaudry, enseignante et
responsable pédagogique, mais il n'y a pas que des gens riches qui
pratiquent, insiste-t-elle. "On a des gens relativement aisés
mais aussi des gens dont toute la famille cotise à l'anniversaire ou à Noël pour
pouvoir payer des cours à leur enfant
", raconte la monitrice.

Les écuries
de Chavenay proposent de l'équitation de loisir, de compétition et accueille
également des groupes de personnes handicapées. Une pratique sportive aux
multiples facettes qu'il faut défendre à tous les niveaux  et qui peut
susciter des vocations, selon Lucie, qui a elle-même découvert le milieu des chevaux grâce à l'équitation scolaire, avant d'en faire son métier et
de figurer aujourd'hui parmi les meilleures cavalières en CCE amateur. "C'est une passion qu'on a envie de partager, et on veut pouvoir continuer
à donner le meilleur de nous-mêmes
", poursuit-elle, inquiète des effets de la hausse de TVA.

Un "métier passion"

La filière emploie aujourd'hui environ 18.000 personnes en France. Et pas seulement des enseignants. Adeline Henrio, 21 ans, est en Bac Pro Conduite et Gestion de l'Entreprise
Hippique (CGHE). Actuellement en apprentissage au centre équestre La
lisière, à Poigny-la-Fôret, elle s'occupe chaque jour de la trentaine d'équidés
qu'héberge la structure.

Elle ne
compte pas ses heures mais ne s'en plaint pas. "Pouvoir vivre de sa
passion, c'est agréable
", confie la jeune femme, qui espère percer dans ce milieu. "Après, à voir si j'arrive à y rester ",
poursuit-elle, consciente que la route est encore longue et le parcours jalonné
d'obstacles. 

Un peu plus loin, fourche à la main, Thierry Jérôme termine de re-pailler. "Aujourd'hui, on a fait 18 box à deux. C'est physique ", explique-t-il. Lui aussi est tombé dans la passion des chevaux très jeune. "J'ai démarré de l'âge de 13 ans et j'en ai 46 maintenant ".

"Si on vient dans ce milieu pour un jour rouler en Ferrari, c'est perdu" (Patrick Mellec)

Patrick
Mellec dirige le centre équestre La Lisière depuis une quinzaine d'années avec son associée Danielle
Massuda, deux anciens de l'UCPA. Mais cela fait bien plus longtemps qu'il vit au rythme des trois allures de ses chevaux. Cavalier, enseignant, éleveur, il ne trouve pas son métier difficile "puisque c'est un métier que j'aime ", explique-t-il.

"Mais c'est
vrai que c'est prenant. On travaille en décalé, le week-end, les jours fériés, les
plages horaires sont très longues, raconte-t-il. 
Mais on a aussi une qualité
dans la diversité du travail, le fait de pouvoir être dans un enrichissement à
travers les communications que l'on a avec
le cheval, mais également avec les personnes auxquelles on enseigne
", poursuit
le cavalier.

Il prévient cependant.  "Si on vient dans ce milieu
pour un jour rouler en Ferrari, c'est perdu. Les marges bénéficiaires sont
beaucoup trop faibles
", explique-t-il.

Aujourd'hui, chacun s'inquiète déjà de savoir s'il pourra se payer à la fin du mois. Si les
centres équestres ne peuvent pas absorber le surcoût engendré par la hausse de TVA, c'est la
clientèle qui va devoir mettre la main à la poche, ce qui fait craindre aux acteurs de la filière un retour à une équitation élitiste. "D'autres
publics qui sont plus limités financièrement et qui peuvent découvrir à travers
les vertus de la pratique équestre quelque chose qui va leur apporter beaucoup, ceux-là vont être pénalisés nécessairement
", regrette Patrick
Mellec.

Le centre équestre, "lieu de fascination et d'attraction"

Le risque c'est qu'il y ait aussi moins de clubs et donc moins de chevaux. "Regardez dans notre centre équestre, où il n'y a pas de
barrière, c'est le lieu de fascination et d'attraction. Quand on sait tout
juste marcher et qu'on découvre le monde, on est fasciné par un animal aux
dimensions beaucoup plus imposantes que les nôtres et donc on voit les
poussettes avec les enfants qui viennent faire le tour, voir les chevaux.
"

Une accessibilité et un rapport
intuitif à l'animal qui a contribué à pousser plus de deux millions de Français à pratiquer, une fois pour voir ou plus régulièrement. Avec 700.000 licenciés, l'équitation est aujourd'hui le
troisième sport pratiqué dans l'Hexagone, derrière le football et le tennis.

Est-il
démocratique pour autant ? Les professionnels que nous avons rencontrés
reconnaissent que même si les tarifs ont baissé ces dix dernières années, la pratique
reste chère. Un argument de plus pour dire qu'une hausse des prix serait
préjudiciable à tous.

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