Au lendemain de l'expulsion du camp rom du Samaritain : "Ce que je porte là, c'est tout ce qu'il me reste"

Sans-abris après l'évacuation du bidonville qu'ils habitaient, des membres de la communauté rom se sont spontanément retrouvés devant la mairie de La Courneuve.

Une fillette dessine une maison à la craie, sur le parvis de la mairie de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), vendredi 28 août 2015.
Une fillette dessine une maison à la craie, sur le parvis de la mairie de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), vendredi 28 août 2015. (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCETV INFO)
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Marie-Adélaïde ScigaczFrance Télévisions

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"– Qu'est-ce que ça veut dire 'relogement' ? – Ça veut dire que quand on vous expulse, on doit vous retrouver une maison. Un nouveau logement." Interpellée par une fillette rom, Laura, une jeune militante, met des mots sur la situation. La veille, le bidonville du Samaritain, à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), installé entre l'A86 et les rails du RER B, a été rasé. Intégralement. Expulsés, ses quelque 300 habitants ont passé leur première nuit loin de ce précaire chez-soi. Certains ont dormi à l'hôtel, hébergés pour trois jours. Mais la majorité a passé la nuit dehors, entassés chez des proches, ou dans leur voiture, en famille. Vendredi 28 août, ces nouveaux sans-abris se sont spontanément retrouvés près de la mairie.

A la craie, sur le parvis, ainsi qu'au feutre sur des grandes feuilles colorés, Laura a donc suggéré aux enfants de dessiner des maisons. Histoire de passer le temps, pendant que les parents, désemparés, attendent sur l'herbe. Sans trop savoir quoi. "Ils sont là par défaut. Où pourraient-ils aller ? Ils n'ont plus rien alors, ici au moins, ils montrent qu'ils existent", soupire la jeune militante. Mais avec la municipalité, le dialogue est rompu. Sans proposition de relogement, sans argent et souvent sans bagage, ces Roms ne savent plus qui pourrait leur venir en aide.

D\'anciens habitants du bidonville du Samaritain, devant la mairie de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), le 28 août 2015.
D'anciens habitants du bidonville du Samaritain, devant la mairie de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), le 28 août 2015. (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCETV INFO)

"J'ai pleuré devant les policiers" 

"J'étais au travail et j'ai reçu un coup de téléphone de ma femme", se souvient Iulian, un homme de 33 ans à la voix posée et au Français presque parfait. "Elle m'a appris que la police était là et qu'elle devait quitter le camp immédiatement. Dans un sac, elle n'a pu prendre que des affaires pour notre fille, qui a 20 mois, et nos papiers." Des documents précieux, comme son contrat de travail "bien dans les règles", grâce auquel il espère pouvoir un jour décrocher un logement. Au Parc des expositions où il travaille, son employeur a accepté de le laisser filer plus tôt, à 18 heures.

 

Je les ai rejoints sur le parking du Leader Price. Elles étaient sous la pluie, sans rien. Même moi, j'ai dû me faire prêter des chaussures parce que je n'avais que mes chaussures de chantier.

Iulian, 33 ans

Un ancien habitant du bidonville du Samaritain, à La Courneuve

"Ce que je porte là, c'est tout ce qu'il me reste", dit-il, le regard brillant, en tirant sur son pull gris foncé. "Un Français m'a prêté les clés de sa voiture pour la nuit. J'y ai mis les filles et moi j'ai dormi dehors", raconte-t-il, sans solution pour cette deuxième nuit sans toit. Hier, il a laissé son téléphone connecté à la mise en attente du 115, pendant 4 heures, sans jamais n'avoir personne au bout du fil.

Comme cette famille, tous ont dû se débrouiller avec les quelques affaires rassemblées dans la précipitation. Simona, qui était partie chercher à manger, n'a même pas pu entrer dans le campement à son retour. "J'ai pleuré devant les policiers", confie-t-elle, "à genoux, trempée. Ça n'a servi à rien." Dans un petit sac en cuir noir porté en bandoulière, elle serre contre elle tout ce qu'il lui reste : ce que son fils de 11 ans a pu sortir du bidonville avant qu'il ne soit détruit. Là encore, ce sont des documents : la convocation de deux de ses enfants à la rentrée des classes, à l'école élémentaire Saint-Exupéry.

"Venez, j'ai une chambre d'ami"

La scolarisation des enfants : voilà ce qui obsède Saskia en ce dernier jour de vacances estivales. Cette universitaire, membre du collectif de soutien aux gens du Samaritain, interroge les mamans, une par une. "Vous avez les certificats de vaccination des petits ? Sans ce certificat, ils ne pourront pas aller à l'école", s'inquiète-t-elle. Au moins jusqu'à la rentrée, elle s'est proposée d'héberger quelques familles : "Venez avec vos enfants, lance-t-elle à une dame. J'ai une chambre d'ami, d'accord ? Mon fils a tout bien rangé pour vous." Sept enfants et trois mères ont accepté son invitation. "J'ai la chance d'avoir un grand appartement", concède-t-elle en haussant les épaules.

Gyongy, 17 ans, assure la traduction. Elle doit rentrer en seconde dans quelques jours et craint que cette situation d'extrême précarité ne viennent troubler sa rentrée : "On m'a proposé trois nuits à l'hôtel, à Poissy (Yvelines). Mais c'est beaucoup trop loin. Si je ne suis pas à 8 heures au lycée, quelqu'un prendra ma place. Et puis, c'est ici que je vis." 

"Il faut tout recommencer à zéro"

Le 6 août, un officier de police est venu dans le bidonville pour prévenir ses habitants que les baraques devaient disparaître d'ici la tenue de la COP 21, la conférence sur le climat, dans la ville voisine du Bourget, fin novembre. Saisie par la mairie, la Justice a ensuite autorisé une évacuation à compter du 15 août. Mais pour les militants de terrain et les habitants, cette évacuation demeure une surprise : "Nous venions de commencer un diagnostique social sur le bidonville", explique Mehdi Bouteghmes, élu indépendant de La Courneuve et soutien des roms. "Nous n'avons même pas pu continuer ce travail, qui est impossible maintenant que tout le monde est dispersé aux quatre coins de l'Ile-de-France." Médecins du monde, la Fondation Abbé Pierre, la Voix des Roms ainsi que des universitaires et des citoyens engagés accompagnaient depuis de nombreux mois les habitants du Samaritain. Avec cette expulsion, "il faut tout recommencer à zéro". 

Car il existe une alternative à l'évacuation, assurent-ils. Leur projet, financé notamment par la fondation Abbé Pierre, prévoyait une "résorption douce du bidonville", explique au téléphone Frédérique Kaba, directrice des missions sociales. Le concept : aider les Roms à s'insérer professionnellement afin de quitter ces lieux insalubres, détruire les baraques inoccupées et y construire les aménagements dont le bidonville manque cruellement. Or, l'évacuation, "indigne""ne fait que déplacer le problème", s'agace-t-elle, bien décidée à poursuivre ce projet, d'une manière où d'une autre.

Des membres de la communauté rom devant la mairie de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), le 28 août 2015, demandent un relogement.
Des membres de la communauté rom devant la mairie de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), le 28 août 2015, demandent un relogement. (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCETV INFO)

A La Voix des Roms, Pierre Chopinaud, le président de l'association, est lui aussi parti pour faire durer le bras de fer. A midi, il a rencontré un représentant du Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, Jan Jarab. Il espère également le soutien du Défenseur des droits, Jacques Toubon, lequel a déploré vendredi "qu’aucune solution pérenne d’hébergement et de prise en charge sanitaire et sociale n’ait été proposée aux familles". D'importants moyens de pression face à de maigres moyens d'action.

Faire des banderoles ? Des slogans ? Josef, l'adolescent du bidonville à l'origine d'une pétition de soutien qui a rassemblé près de 40 000 signatures, tente dans la confusion d'imaginer la suite. Pendant que des femmes distribuent des tomates, des chips, des biscuits et du lait, lui va et vient, répond à la presse, alpague Mehdi Bouteghmes, à la recherche d'information. "J'ai écrit une chanson pour monsieur le maire, vous savez ?", poursuit cet ado au sourire communicatif et jovial qui se verrait bien remporter l'émission "The Voice" la saison prochaine. De quoi y parle-t-il ? "Je lui dis de ne pas oublier que nous sommes des gens de sa commune", répond-il. Il envisage d'ailleurs de passer la nuit ici, sous les fenêtres de la mairie.