ENQUETE FRANCEINFO. "Le mettre hors d'état de nuire" : André poursuit le prêtre qu'il accuse de pédophilie

Un abbé traditionaliste, accusé d'abus sexuels au tournant des années 1980 et 1990, est visé par une plainte depuis septembre.

Une messe organisée par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X est célébrée à Paris, le 1er juin 2009.
Une messe organisée par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X est célébrée à Paris, le 1er juin 2009. (GODONG / ROBERT HARDING HERITAGE / AFP)
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Hugo LemonierYann ThompsonFrance Télévisions

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Près de trente ans après, la justice va-t-elle reconnaître le statut de victime d'André* ? En septembre 2016, cet ingénieur a porté plainte pour agression sexuelle et tentative de viol contre un prêtre qu'il accuse d'avoir abusé de lui en Belgique et en France lorsqu'il était enfant. Dans la foulée, en janvier, une information judiciaire a été ouverte à La Roche-sur-Yon (Vendée). "C'est une première victoire", se réjouit son avocate, Nelly Souron-Laporte, interrogée par franceinfo, saluant le "combat" de son client "depuis tout petit".

André a 11 ans lorsque l'abbé P. arrive à Bruxelles (Belgique), où il vit. Le religieux appartient à la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, une société internationale de prêtres catholiques intégristes prônant que "toute la vie humaine privée et publique" soit "soumise à la loi du Christ". Les parents d'André sont sur la même longueur d'onde et confient leur progéniture au nouveau venu, alors âgé de 35 ans.

Vue aérienne de l\'immeuble abritant le prieuré du Christ-Roi, en 2017, à Bruxelles (Belgique).
Vue aérienne de l'immeuble abritant le prieuré du Christ-Roi, en 2017, à Bruxelles (Belgique). (GOOGLE / FRANCEINFO)

Le samedi matin, c'est catéchisme. L'abbé P. est face à un petit groupe d'enfants au sein du prieuré du Christ-Roi, niché dans un immeuble avec chapelle non loin du centre de la capitale belge. "Les toutes premières fois, c'était après le catéchisme, affirme André à franceinfo. Il me faisait venir seul dans son bureau, sur le même palier." Là, selon son récit, il se serait retrouvé à "jouer au toboggan" sur la soutane de l'abbé, qui aurait écarté les jambes "de façon que je glisse en frottant contre son sexe".

"Il m'a poussé la tête vers son entrejambe"

André assure avoir parfois été victime d'attouchements sexuels, notamment lorsqu'il était en tenue de louveteau. Le religieux aurait ainsi glissé sa main dans le caleçon du jeune scout, sous son short. Toujours au sein du prieuré, le prêtre aurait aussi plaqué l'enfant sur un lit et tenté de l'embrasser. "Je me souviens m'être débattu et relevé, mais pas m'être enfui du bureau", avance l'ingénieur, aujourd'hui âgé de 40 ans.

Lui échapper n'était pas simple parce qu'il était une figure d'autorité à qui mes parents faisaient entièrement confiance.

André

à franceinfo

Poursuivant son récit, André affirme avoir échappé à une tentative de viol commise par l'abbé P. en 1989, alors que ce dernier le conduisait en voiture jusqu'à une chapelle à Namur. "Il m'a saisi par la nuque et m'a poussé la tête vers son entrejambe, décrit-il. Il a soulevé sa soutane et a voulu me forcer à lui faire une fellation." Le jeune garçon, "terrorisé", aurait résisté et trouvé refuge à l'arrière du véhicule. Il explique avoir rapporté l'incident "en termes pudiques" à ses parents, qui n'auraient pas su déchiffrer son appel et n'ont pas "cherché à creuser".

L'été venu, les parents d'André ont accepté, malgré les protestations de leur fils, de l'envoyer en camp scout en Vendée, où l'abbé P. officiait. Le plaignant accuse l'aumônier d'avoir tenté de l'y "embrasser de force". Quelques jours plus tard, lors d'un jeu de nuit en forêt, "il m'a agressé physiquement et sexuellement", ajoute André, qui raconte avoir alors subi de nouveaux attouchements. Les faits auraient cessé grâce à un coup de coude dans le ventre de l'abbé. "Dès lors, il n'a plus essayé de me toucher", selon André, qui est ensuite parti en pension "pour le fuir".

La Fraternité au courant dès 1990

Les mois passent, mais "le traumatisme reste vif". Fin 1990, du haut de ses 14 ans, l'enfant décide d'alerter les instances de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X sur le cas de son agresseur présumé. "Il s'agissait de le mettre hors d'état de nuire", explique-t-il. Il envoie deux courriers à l'abbé Franz Schmidberger, alors à la tête de la Fraternité.

J'ai parlé de 'touchers impurs', comme on disait dans le jargon d'un ado coincé de l'époque.

André

à franceinfo

En retour, il affirme avoir reçu du supérieur général un courrier lui annonçant qu'une monition canonique, un avertissement grave, avait été prise à l'encontre de l'abbé P. L'adolescent prend note et tente alors de tourner la page.

Franz Schmidberger arrive à sa résidence d\'Albano (Italie), le 29 août 2005.
Franz Schmidberger arrive à sa résidence d'Albano (Italie), le 29 août 2005. (ALESSANDRO BIANCHI / REUTERS)

En coulisses, pourtant, l'affaire donne lieu à un bras de fer entre l'abbé Schmidberger et l'abbé P. Selon des documents obtenus par franceinfo, le supérieur général adresse, en quelques mois, trois lettres au prêtre, à qui il "interdit formellement" et "pour toujours" de participer à "des camps de jeunes". "Je dois vous protéger comme je dois protéger le bien de l'œuvre", se justifie-t-il.

Parole contre parole

L'abbé P. ne l'entend pas de cette oreille. Il proteste par écrit et part à la rencontre du numéro 1 de la Fraternité, une institution en rupture avec Rome, dont le siège est en Suisse. "L'abbé P. est venu plaider sa cause, il a absolument nié la réalité de ces choses et a convaincu l'abbé Schmidberger que c'étaient des calomnies, des vengeances", rapporte aujourd'hui le secrétaire général de la Fraternité, l'abbé Christian Thouvenot, en poste depuis 2008, joint par franceinfo.

Le supérieur général cède et, sans prévenir André, accorde à l'abbé P. le droit d'encadrer des camps de jeunes. "Il pouvait continuer ses activités, mais il devait garder une attitude extrêmement réservée avec les enfants, en évitant les contacts", précise l'abbé Thouvenot, d'autant que le prêtre de Bruxelles était connu, selon lui, pour ses "manières de faire un peu brusques, comme nettoyer les enfants" dans la rivière.

La parole de l'abbé l'a donc emporté sur la parole de l'enfant, sans plus d'investigation. "Je pense précisément que la Fraternité, à ce moment-là, a fait preuve de très peu de discernement en n'enquêtant pas plus", se désole André, des années plus tard. "On aurait dû faire des enquêtes", reconnaîtra un responsable de la Fraternité en 2008, évoquant "un manque de connaissances sur comment réagir à de telles accusations".

"Rassembler les pièces du puzzle"

Les années passent, André prend ses distances avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X et poursuit de brillantes études. En 2004, alors qu'il vit à Londres (Royaume-Uni), son histoire le rattrape brutalement. Après avoir vu La Mauvaise Education de Pedro Almodovar, un film racontant des abus sexuels dans une école religieuse, il a "des flash-back". Il lance une recherche internet portant sur le nom de l'abbé P. Là, il découvre un prospectus d'un groupe de "scoutisme traditionnel" de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), sur lequel le religieux apparaît en photo avec des enfants. "Ça m'a franchement choqué", se souvient-il.

Je pensais qu'il avait été mis à l'écart depuis longtemps, comme me l'avait dit l'abbé Schmidberger. Manifestement, ce n'était pas le cas.

André

à franceinfo

En effet, en 1993, l'abbé P. a quitté Bruxelles pour l'Ile-de-France, où il a été chargé de l'aumônerie de la troupe Charles-de-Foucauld jusqu'en 2002. Après sa découverte, en 2005, André envoie une première lettre à Bernard Fellay, le successeur de Franz Schmidberger à la tête de la Fraternité. "J'étais dans l'incompréhension totale de ce qui s'était passé toutes ces années-là, relate-t-il, de sa voix grave, prudente, avec une pointe d'accent belge. Mon but était de rassembler les pièces du puzzle." Sans réponse, il le relance en mai 2008 et, un mois plus tard, reçoit un courrier du supérieur général.

Bernard Fellay participe à une cérémonie d\'ordination de prêtres et de diacres, le 29 juin 2012, à Ecône (Suisse).
Bernard Fellay participe à une cérémonie d'ordination de prêtres et de diacres, le 29 juin 2012, à Ecône (Suisse). (DENIS BALIBOUSE / REUTERS)

Dans sa lettre, Bernard Fellay adresse à André des "excuses" pour la "négligence" de la Fraternité dans la gestion de son cas. Il le met en relation avec son premier assistant, l'abbé Niklaus Pfluger, qu'il charge de faire la lumière sur l'affaire, dix-neuf ans après les premiers signaux d'alerte.

Le lourd passé de l'abbé P.

Au cours de cette enquête interne, André découvre dansdes documents que l'abbé P., avant d'arriver à Bruxelles, était déjà soupçonné d'avoir commis des agressions sexuelles sur deux mineurs en France. Ces faits présumés, non dénoncés à la justice, lui ont simplement valu d'être muté à Lourdes (Hautes-Pyrénées), où il a exercé un an, avant d'être envoyé en Belgique. Les autorités de la Fraternité n'ignoraient rien de ce troublant précédent au moment où elles ont été alertées, en 1990, du cas d'André.

Les faits dont on l'accuse en France n'ont jamais fini de poursuivre l'abbé P. D'après Christian Thouvenot, l'actuel secrétaire général de la Fraternité, c'est sous la pression des parents des premières victimes présumées que le religieux s'est vu "enlever progressivement toute responsabilité" dans les années 2000 et qu'il a été muté en 2002 à Ruffec (Indre), en tant qu'aumônier auprès de religieuses. "Une sanction et une mesure disciplinaire préventive", loin des enfants, selon l'abbé Thouvenot.

André ne se satisfait pas des mesures prises par la Fraternité. "Il attendait que nous excluions ce prêtre de notre société", reconnaît le secrétaire général.

Nous avons expliqué que nous pensions qu'il était davantage contrôlé chez nous que dans la nature.

Christian Thouvenot

à franceinfo

L'ingénieur finit par se tourner, en 2009, vers le Vatican, où la Congrégation pour la doctrine de la foi ordonne un procès canonique contre l'abbé P. Selon la Fraternité, un jugement est rendu en 2014, "interdisant définitivement à M. l'abbé P. tout apostolat auprès des mineurs". Pourtant, "il reste prêtre", déplore André.

La bibliothèque du siège de la Fraternité Saint-Pie-X, le 31 janvier 2009, à Menzingen (Suisse).
La bibliothèque du siège de la Fraternité Saint-Pie-X, le 31 janvier 2009, à Menzingen (Suisse). (MICHELE LIMINA / AFP)

Une première plainte classée sans suite

Et la justice française ? Il faut attendre 2012 pour qu'André se décide à la saisir. "A l'époque, je n'étais pas prêt à faire le pas de passer la porte d'un commissariat de police, reconnaît-il. Pour moi, il n'y avait qu'eux [la Fraternité] qui pouvaient me répondre sur le parcours de ce prêtre et ce qui s'était passé en interne." Après une conversation avec une amie, il acquiert la "conviction que [prévenir la police] est la chose à faire".

Il dépose une plainte contre l'abbé P. La procédure est rapidement classée sans suite pour des raisons de prescription. Les enquêteurs ont toutefois le temps d'auditionner le suspect. Ce dernier nie tous les faits qui lui sont reprochés par André, mais reconnaît avoir commis une agression sexuelle sur un mineur de 10 ans en 1986. Il affirme s'être immédiatement excusé auprès des parents de la victime et met les faits sur le compte d'une "pulsion".

Libéré de toute poursuite judiciaire en 2012, et refusant le jugement canonique le visant, le prêtre finit par couper les ponts avec la Fraternité, qui souhaite l'envoyer dans une résidence isolée dans les Hautes-Alpes. "Au mois de décembre 2014, nous avons appris que l'abbé P. figurait parmi les prêtres qui s'opposent à la Fraternité et qu'il exerçait un apostolat indépendant", indique Christian Thouvenot, le secrétaire général. Son exclusion de la Fraternité est prononcée un an plus tard.

L'abbé et ses enfants de chœur

Selon les informations de franceinfo, le religieux, qui n'a pas donné suite à nos sollicitations, continue de célébrer des messes en Gironde, dans une chapelle privée. Une photo publiée par Mediapart le montre en train d'officier entouré de plusieurs enfants de chœur. Ces messes sont évoquées sur différents sites internet liés aux branches les plus conservatrices du catholicisme traditionaliste, dont l'abbé P. s'est rapproché. La Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X affirme avoir écrit à deux responsables de ces branches pour les "prévenir des mesures prises" le concernant.

La société intégriste en est surtout réduite à faire son examen de conscience. "Il est certain qu'aujourd'hui, on n'agirait plus comme ça", affirme l'abbé Thouvenot.


Christian Thouvenot (g) et Niklaus Pfluger (c), le 31 janvier 2009, au siège de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, à Menzingen (Suisse).
Christian Thouvenot (g) et Niklaus Pfluger (c), le 31 janvier 2009, au siège de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, à Menzingen (Suisse). (MICHELE LIMINA / AFP)

Reconnaissant ne pas s'être "toujours posé les bonnes questions", la Fraternité se défend en assurant que, "à l'époque, il n'a pas été fait état d'accusations de tentative de viol de la part de ce prêtre", mais "de touchers indécents, de gestes ambigus".

Il est évident que, dans ce cas, il y aurait eu signalement à la police et que les sanctions auraient été autrement plus lourdes.

L'abbé Christian Thouvenot

à franceinfo

Un appel à témoins

De son côté, André poursuit son combat. Après une rencontre au sein de l'association Aide aux victimes de mouvements religieux en Europe et familles, il s'est attaché les services de Nelly Souron-Laporte. L'avocate entend démontrer que les faits présumés ne sont "probablement" pas prescrits, contrairement à ce qu'avait conclu la justice après la première plainte. "Si une information judiciaire a été ouverte en janvier, c'est que mes arguments ont été porteurs", se réjouit-elle.

André ne se bat pas seulement pour lui. "Il y a eu d'autres victimes, affirme-t-il. Maintenant, il faut voir si elles sont prêtes à déposer plainte ou à témoigner." Dans l'espoir de pouvoir échanger avec d'autres éventuelles victimes de ce même prêtre, il a rempli un formulaire sur une plateforme dédiée. Il appartient désormais à la justice française d'établir si, comme le soutient l'avocate, "une fois de plus, nous avons affaire à des enfants sacrifiés sur l'autel de la protection de l'institution".

* Le prénom a été modifié à la demande de l'intéressé.