"J'enfilerai un vieux survêtement et je mangerai des pâtes" : le blues des personnes seules à Noël

Ils s’appellent Agnès, Alexandra, Anna, Laurence ou Raphaël. Cette année, ils vont se retrouver seuls le 25 décembre. Une première pour certains, une habitude pour d’autres. Une période difficile à vivre qu'ils ont accepté de raconter à franceinfo.

Illustration de cadeaux sous le sapin de Noël, à Thionville, le 25 novembre 2016.
Illustration de cadeaux sous le sapin de Noël, à Thionville, le 25 novembre 2016. (JULIO PELAEZ / MAXPPP)
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Raphaël GodetfranceinfoFrance Télévisions

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Pour la première fois de sa vie, Anna a préféré utiliser un pseudo sur internet. Le 22 novembre, parce qu’elle avait "un peu honte", c’est en tant que "Guilia" qu’elle a posté son message sur le forum seniorenforme.com. Sur le site, elle a tapoté ces quelques mots : "Je demeure dans le Haut-Rhin entre Mulhouse et Colmar. Je suis seule pour les fêtes. Si le cœur vous en dit, laissez-moi un message via le site." A 54 ans, elle s’apprête à vivre un nouveau Noël toute seule, son dixième.

A côté de son commentaire, il y a aussi un homme, qui demande "s’il n’y aurait pas une personne dans le même cas que [lui]". Plus bas, une dame écrit qu’elle voudrait "revoir la magie de Noël". Des messages de ce type, il y en a "entre dix et quinze par jour", calcule Damien Moulard, le rédacteur en chef. "L’idée, c’est d’essayer de mettre les gens en relation. Le problème, c’est que beaucoup de ces appels restent sans réponse."

Un commentaire laissé sur le forum seniorenforme.com par une dame qui cherche de la compagnie pour Noël.
Un commentaire laissé sur le forum seniorenforme.com par une dame qui cherche de la compagnie pour Noël. (CAPTURE ECRAN)

Au départ, il y a parfois une rupture familiale. C’est le cas d’Anna, qui a fini par se brouiller avec ses parents, il y a trois ans, "lassée de faire des risettes à table, c’était tellement hypocrite". Alexandra aussi préfère être seule que mal accompagnée. "Tout a commencé quand j'étais étudiante, je rentrais de moins en moins chez mes parents, car je ne m'entendais pas très bien avec eux", raconte la Toulousaine de 27 ans.

Il y a ensuite l’éloignement géographique. "J’habite à Martigues, ma famille est en Normandie. Ça fait 1 000 km, c’est trop loin et trop cher, je ne peux vraiment pas", s’excuserait presque Agnès, 49 ans. 

Et puis, il y a ces dérapages de la vie, à l'image de Laurence, qui aurait dû fêter Noël en famille, si son compagnon ne l’avait pas quittée cet été, et n’avait pas décidé de prendre "le petit" pour le réveillon. Cette femme de 46 ans sent bien l’angoisse monter depuis quelques semaines. Alors, oui, elle a envoyé des SMS à quelques amis de la région de Lannemezan, où elle habite, dans les Hautes-Pyrénées.

Au mieux, elle a reçu en retour quelque chose comme "désolé, on est déjà au complet. Impossible que tu te joignes à nous malheureusement". Au pire, on ne lui a jamais répondu. "Ça me fend le cœur. Normalement, Noël, ça se fait au moins à deux." Elle ronchonne et trouve que "les amis, c’est uniquement dans les films. Il n’y a qu’au cinéma qu’on ouvre la porte à une personne seule. Dans la vraie vie, tu peux frapper longtemps, très longtemps..."

"Le BlaBlaCar des fêtes de fin d’année"

Voilà un refrain que les bénévoles de SOS Amitié entendent souvent. "Les appels au moment de Noël sont les plus douloureux de l’année, constate Marie-José Cronel, ancienne écoutante, aujourd’hui chargée de la communication de l’association. Il y a plus de désespoir, les gens racontent des choses plus profondes. Les appels peuvent durer une heure, et même plus parfois." Un soir de réveillon, elle a eu cette demande "étrange" d'un monsieur au bout du fil. "Il m'a demandé s'il pouvait m'embrasser. Comme si plus personne ne faisait attention à lui. Il était dans un manque d’affection total. Je peux vous dire que c’est dur d’entendre ça."

Pour ceux qui n’ont pas le courage de décrocher le téléphone et de parler, il reste l’écrit, et la page Facebook Seul pour Noël, que Héléna Vigneron a lancée il y a un an. "C’est le BlaBlaCar des fêtes de fin d’année, le Bon Coin des Noëls solidaires, l’Amazon des personnes esseulées", est-il écrit sur la plateforme, qui compte, à ce jour, 500 inscrits. Avec les années, Héléna Vigneron remarque que la solitude ne concerne plus uniquement les personnes âgées. A l'écouter, de plus en plus de jeunes se retrouvent seuls, "des gosses de 20 ans", "des célibataires."

"Pas de réveillon, donc pas de déco, pas de sapin"

A défaut de trouver quelqu’un avec qui passer le réveillon du 24 décembre, "on peut aussi échanger sur la page des astuces pour casser la solitude." C’est ainsi que Laurence s’est convaincue d’aller chez le traiteur pour s’acheter un repas de fête "pour une personne." Elle se promet d'essayer de ne pas pleurer.

Ce sera plutôt service minimum pour les autres. Chez lui, en Alsace, Raphaël enfilera son "vieux survêtement", préparera "des pâtes au gruyère" qu’il mangera affalé dans son canapé. Il regardera des clips à la télé, enverra quelques messages de "Joyeux Noël", et à 23 heures, il ira au lit, "en priant pour que les voisins coupent la musique pas trop tard". Agnès non plus ne fera pas beaucoup d'efforts. Après tout, "pourquoi je m’inventerais une vie que je n’ai pas ? s'interroge-t-elle. Pas de réveillon, donc pas de déco, pas de sapin." Agnès prévoit quand même de se rendre à la messe de minuit "pour entendre du bruit et voir des gens", "rien que ça, ça fait du bien". Quant à Alexandra, elle ira "sur internet, comme si c'était un jour normal", puis elle se blottira sous la couette en se disant que "demain, Noël sera fini... jusqu'à l'année prochaine".