BarakaCity, l'ONG islamique soupçonnée de tout et poursuivie pour rien

Après l'intervention polémique de son président, Idriss Sihamedi, sur le plateau du "Supplément" de Canal+, le 24 janvier, francetv info dresse le portrait de cette association.

Capture d'écran d'une vidéo de BarakaCity, postée le 28 janvier 2016 sur YouTube, dans laquelle son président, Idriss Sihamedi, revient sur la polémique née après son passage sur Canal+, quatre jours auparavant.
Capture d'écran d'une vidéo de BarakaCity, postée le 28 janvier 2016 sur YouTube, dans laquelle son président, Idriss Sihamedi, revient sur la polémique née après son passage sur Canal+, quatre jours auparavant. (BARAKACITY FRANCE / YOUTUBE)
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"On a eu pour instruction de ne plus parler aux journalistes après l’incident qui s’est passé la semaine dernière sur Canal+." Deux salariés de BarakaCity quittent les locaux de l’ONG islamique, à Courcouronnes (Essonne), lundi 1er février, à bord d’un grand monospace. Il est 9h30. Ils partent "en déplacement" et précisent que personne ne va ouvrir les portes de l’association à francetv info : son président, Idriss Sihamedi, n’est pas là et il ne reste "que les fundraisers", des leveurs de fonds.

Effectivement, la porte des locaux de l’ONG, créée en 2010 dans le Val-d'Oise, reste close. Ce n’est pas une surprise. Joint par téléphone, la semaine précédente, le responsable cette association, qui compte 23 membres, dont trois femmes, avait déjà prévenu qu’il ne souhaitait plus recevoir de journalistes. "A la rigueur, si je dois m'exprimer face à des médias, je ferai une conférence de presse, lors de laquelle on pourra me poser les questions les plus folles, les plus farfelues. J'y pense", imaginait-il.

Une prise de position hésitante… mais justifiable

Idriss Sihamedi a fait polémique lors de l'émission "Le Supplément", dimanche 24 janvier sur Canal+. Invité pour évoquer le cas de Moussa Ibn Yacoub, un salarié de l'ONG emprisonné au Bangladesh, le dirigeant de 31 ans s'est montré particulièrement hésitant lorsque le chroniqueur Azzeddine Ahmed-Chaouch lui a demandé s'il condamnait les exactions de l'organisation Etat islamique (à partir de 13 minutes et 20 secondes sur la vidéo).

"Je n'ai pas condamné fermement leurs violences parce que je ne voulais pas mettre en danger les équipes de BarakaCity en Syrie", explique le président de l'association à francetv info, comme il l'a fait dans une tribune sur Facebook puis une longue vidéo postée le 28 janvier.

Un argument "tout à fait compréhensible" pour une grande ONG française contactée par francetv info, qui préfère ne pas être identifiée. "Pour travailler dans une zone, il faut être en contact avec tout le monde. Si on vous laisse un espace de travail et que vous êtes trop virulent, on peut vous chasser. Il faut donc être prudent pour ne pas compromettre son assise opérationnelle", argumente-t-elle. 

Trois perquisitions en 2015… pour rien

Ce n'est pas la première fois que BarakaCity fait parler d'elle. L'association est apparue dans la presse au moins trois fois en 2015, pour des perquisitions.

La première survient le 11 février. Ce jour-là, l'ONG célèbre le départ de vingt ambulances pour la Syrie en les filmant avec un drone. Mais le pilote de l'appareil est interpellé avant qu'une trentaine de policiers ne débarquent dans les locaux. Ils pensent trouver une mosquée clandestine et fouillent la "mosquée personnelle" de l'organisation, précise BarakaCity au Parisien. Mais les forces de l'ordre ne découvrent rien de suspect.

L'autre perquisition a lieu deux semaines après les attentats du 13 novembre, au domicile de Samir Oueldi, ancien développeur informatique de l'ONG. Les policiers ne trouvent rien. Contacté par francetv info, l'informaticien indique qu'il n'a pas eu de nouvelles des autorités depuis et qu'il compte saisir le tribunal administratif "pour rendre caduque la perquisition", "même si ce n'est que symbolique".

Les forces de l'ordre reviennent frapper à la porte de BarakaCity le 26 novembre. "Il existe des raisons sérieuses de penser que [dans ses locaux parisiens] se trouvent des personnes, armes ou objets liés à des activités à caractère terroriste", indique le préfet"Ils cherchent de la drogue et des armes dans un bâtiment de 1 700 m2 mais viennent sans chien ni équipe scientifique !" commente alors auprès du Parisien le président de l'ONG. Encore une fois, les policiers font chou blanc.

Des versements suspects… mais en règle

En plus d'être dans le viseur des forces de l'ordre, BarakaCity est également dans celui des banques. En 2014, 700 000 euros de versements vers l'étranger, dont un de 200 000 euros vers la Palestine, sont signalés. 

L'organisme Tracfin, qui dépend de Bercy, se saisit de l'affaire. Finalement, les transactions sont en règle, selon le parquet d'Evry, précise Le Parisien. Mais le mal est fait : la Société générale et le CIC ferment les comptes de BarakaCity en avril de cette année-là, sans justification, comme la loi les y autorise. L'ONG brasse pourtant beaucoup d'argent. Elle affirme avoir levé 16 millions d'euros en six ans d'existence, dont un million en seulement une semaine en 2013. Des sommes venues presque exclusivement de donateurs privés, dont de célèbres footballeurs, se vante l'organisation. "Nos comptes sont contrôlés et validés par un commissaire aux comptes. Tout est clair", se défend Idriss Sihamedi.

Une association qui fait cavalier seul

BarakaCity ne cesse d'éveiller les soupçons mais n'est finalement jamais poursuivie. "Aucune illégalité, aucune condamnation", proclame son équipe dans un billet publié sur Facebook, le 28 janvier, pour soutenir son dirigeant.

Si l'ONG intrigue, c'est sans doute parce qu'elle travaille seule. "Je ne suis pas en contact avec BarakaCity. Et la mairie ne travaille pas avec cette association. Elle ne figure pas dans le guide des associations de la ville (en PDF)", indique à francetv info Thierry Gilles, directeur de la vie associative de Courcouronnes. BarakaCity ne s'est pas manifestée auprès de la mairie, ce qu'elle n'est pas obligée de faire. Elle n'a pas fait non plus de demande de subvention.

L'ONG se tient également à l'écart des plus visibles acteurs musulmans locaux. "On ne fait rien avec les membres de Baraka City. On les connaît de nom, c'est tout", indique la mosquée d'Evry, la plus proche du siège social de l'association.

Même isolement sur le terrain. L'ONG est présente, par exemple, en Centrafrique. Elle vient notamment en aide à la minorité musulmane, ciblée par les milices chrétiennes anti-balakas. Elle explique y avoir ouvert une clinique. Une source diplomatique à Bangui, la capitale, indique qu'elle connaît vaguement BarakaCity. Ils ont "quelques activités marginales dans le domaine de la santé", déclare-t-elle, ajoutant que personne ne s'est manifesté auprès de l'ambassade, qui a pourtant travaillé avec une vingtaine d'ONG entre 2014 et 2015. Une source locale au sein de la Croix-Rouge précise que "le poste de santé" de BarakaCity se trouve dans une enclave musulmane à 5 km du centre-ville, où est également basé le siège national de la Croix-Rouge, mais qu'elle ne travaille pas avec l'ONG. "Notre directeur, il est local, c'est un Centrafricain. Après, on embauche les médecins et tout le monde sur place", explique Idriss Sihamedi.

Une forte présence sur les réseaux sociaux

Un certain isolement qui contraste avec la forte visibilité de BarakaCity sur internet (650 000 fans sur Facebook et 48 000 abonnés sur Twitter). Des outils maîtrisés par le responsable de l'ONG, qui a fondé une agence de communication à 25 ans.

Leurs actions bénéficient ainsi d'une bonne publicité sur les réseaux sociaux. Cette vidéo montre par exemple le lancement des forages de puits à Sokodé, au Togo. Sur quarante-huit puits prévus, il y en a déjà 64, selon l'association.

Islam "fondamentaliste" et "valeurs de paix"

Finalement, BarakaCity dérange avant tout à cause de son positionnement religieux, qui crée de l'incompréhension et des crispations. Najat Vallaud-Belkacem considère même son président comme un "ennemi de la République". Idriss Sihamedi, qui refuse de serrer la main aux femmes, se dit musulman "orthodoxe" voire "normal". Il réfute l'étiquette de "salafiste". Mais cette dernière ne fait aucun doute pour Haoues Seniguer. Cet enseignant à l'Institut d'études politiques de Lyon estime que BarakaCity a "un référentiel néo-salafiste", parlant également de "salafisme quiétiste", un courant non-violent. Il rapproche ainsi l'association des Frères musulmans à certains égards.

Pour Raphaël Liogier, sociologue et philosophe, l'ONG est une "organisation clairement fondamentaliste", très conservatrice au niveau des mœurs. "BarakaCity n'a pas forcément une vision des choses compatible avec la vie en société dans une République, démocratique, avec la liberté sexuelle, la pilule, l'avortement, etc." Mais l'auteur de La guerre des civilisations n'aura pas lieu souligne que l'ONG "ne fait pas le jeu du terrorisme, et ne défend pas l'idée d'un califat ou ce genre de choses."

Samir Amghar, sociologue, auteur du Salafisme d’aujourd’hui. Mouvements sectaires en Occident, voit plusieurs sensibilités au sein de l'ONG mais identifie globalement un "islam normatif, rigoriste", qui défend "des valeurs islamiques, de paix". D'après lui, il y a un délit de faciès : "On n'aurait pas demandé au président du Secours catholique s'il condamne les violences des milices chrétiennes centrafricaines contre les musulmans."

Un levier de déradicalisation ?

BarakaCity s'affirme comme fondamentaliste et, pour les autorités, cela suffit à justifier sa surveillance. "En raison de ses liens avec la mouvance islamiste radicale, les activités de cette association font l'objet d'une attention particulière des pouvoirs publics", explique la préfecture de l'Essonne, citée par Le Figaro.

BarakaCity se sait surveillée, notamment à cause de déplacements de certains de ses membres en Syrie. Des voyages que l'association justifie par le lancement et la supervision de son action sur place : "On fournit 30 000 pains par jour grâce à un camion-boulangerie confectionné sur mesure en Turquie", assure Idriss Sihamedi.

Or, pour Raphaël Liogier, cette surveillance peut être contre-productive. "Le ministère de l’Intérieur mélange tout et n’est pas efficace". Il développe : "Stigmatiser cette ONG, cela met en scène l’idée des 'musulmans contre la France', des 'musulmans contre l’Occident'..." Autrement dit, les perquisitions peuvent être perçues comme du harcèlement, et, d'après lui, "tout cela génère de la frustration, et peut éventuellement créer les conditions d’un désir de vengeance".

Or, selon le spécialiste, la voix portée par BarakaCity, celle d'un "jihad humanitaire", mérite d'être entendue. "Cette organisation peut participer à une forme de déradicalisation terroriste (...), elle joue directement sur le désir d’action de certains jeunes. Grâce à elle, des personnes tentées par la violence peuvent avoir le sentiment de servir à quelque chose tout en se distinguant de la masse, avec cette forte identité islamique." Reste à savoir si le gouvernement et l'opinion sont prêts à tendre l'oreille.