Quatre clichés sur le viol qui ont la vie dure

Une étude Ipsos s'intéresse aux mythes qui entourent toujours les agressions sexuelles. Pour quatre Français sur dix, par exemple, la responsabilité du violeur est moindre si la victime se montre "aguichante".

Une pancarte issue d'une manifestation dénonçantes les violences faites aux femmes, à Paris, le 8 mars 2015.
Une pancarte issue d'une manifestation dénonçantes les violences faites aux femmes, à Paris, le 8 mars 2015. (MAXPPP)

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Les idées fausses et inquiétantes sur le viol ont la vie dure. C'est ce que montre une étude Ipsos* (PDF) pour l'association Mémoire traumatique et victimologie, publiée mercredi 2 mars. Stéréotypes, méconnaissance, mythe d'une sexualité violente... Voici les principaux enseignements de ce sondage. 

"Les femmes ne savent pas ce qu'elles veulent"

Les chiffres sont éloquents : pour quatre Français sur dix la responsabilité du violeur est moindre si la victime se montre "aguichante" et pour deux sur dix "un 'non' veut souvent dire 'oui'". Nombre de Français (61%), et encore plus de Françaises (65%), considèrent aussi qu'un homme a plus de mal "à maîtriser son désir sexuel qu'une femme". "C'est le mythe sexiste d'une sexualité masculine naturellement violente, pulsionnelle et prédatrice", relève l'association dans cette première photographie des "représentations sur le viol et les violences sexuelles". 

"L’adhésion à ces stéréotypes amène une proportion importante de la population française à exprimer des opinions inquiétantes, en affirmant par exemple qu’il est possible d’éviter un viol pour peu que l’on respecte certaines règles de sécurité et que l’on se défende le plus que l’on peut", explique Mémoire traumatique et victimologie.

Un Français sur quatre estime par ailleurs "que dans le domaine sexuel, les femmes ne sauraient pas vraiment ce qu’elle veulent par rapport aux hommes". "Cette croyance peut avoir des effets dévastateurs : donner du crédit à ce type d’assertion revient à considérer que les femmes sont incapables de décider pour elles-mêmes et ont besoin des hommes pour comprendre quels sont leurs vrais désirs", indique l'association. Et d'ajouter : "C'est leur dénier la faculté de décider de consentir ou non à un rapport sexuel."

Par ailleurs, certains stéréotypes semblent particulièrement ancrés chez les jeunes : près d'un tiers (30,7%) des 18-24 ans assurent que "les femmes peuvent prendre du plaisir à être forcées lors d'une relation sexuelle". Une opinion qui pourrait être corrélée à la banalisation de la pornographie sur internet, toujours plus "hard", relève l'association.

"Un viol peut être évité"

Si la quasi-unanimité des Français (96%) qualifient à juste titre de viol le fait de forcer une personne qui le refuse à avoir un rapport sexuel, 24% considèrent par exemple qu'une fellation forcée relève de l'agression sexuelle, non du viol. Ce que contredit la définition de ce crime dans le Code pénal : "Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise, est un viol."

De même, les notions de contrainte et d'emprise sont mal reconnues. Plus d'un Français sur quatre (26%) juge que lorsque l'assaillant menace sa victime et qu'elle ne résiste pas, ce n'est pas un viol mais une agression sexuelle. Flirter, adopter une attitude séductrice, accepter d'aller seule chez un inconnu, constitue aussi pour plus d'un quart des Français (27%) un motif de déresponsabilisation du violeur, sur le mode "Elle l'a bien cherché..."

Et beaucoup de Français (41% des personnes interrogées) considèrent que si l'on veut, on peut éviter un viol et faire fuir son violeur. "De là à considérer que c’est la victime qui est en cause puisqu’elle ne s’est pas assez défendue, il n’y a qu’un pas, regrette l'association. Un Français sur quatre estime par ailleurs que 'lorsque l’on respecte certaines règles simples de précaution, on n’a quasiment aucun risque d’être victime de viol'."

"Forcer son conjoint, ce n'est pas un viol"

Une proportion non négligeable (17%) estime aussi que forcer sa conjointe à avoir un rapport sexuel alors qu'elle le refuse n'est pas un viol. Car le mythe du "vrai viol" perdure : à l'extérieur, sous la menace d'une arme, par un inconnu, à l'encontre d'une jeune femme séduisante. 

Rien n'est plus faux. Dans 90% des cas, les victimes connaissent leur agresseur. 58% des viols sont perpétrés dans le couple et, pour les mineurs, 53% au sein du cercle familial. Plus de la moitié des sondés (55%) jugent à tort que l'espace public est le plus dangereux.

"Certaines victimes accusent leur agresseur pour se venger" 

Le nombre annuel de viols est aussi sous-estimé : 41% des Français le situe entre 10 000 et 50 000. En réalité, la moyenne observée ces cinq dernières années fait état de 98 000 viols ou tentatives de viol, dont 14 000 sur des hommes. En tenant compte des mineurs, premières victimes des violences sexuelles, "on arriverait sûrement à un chiffre supérieur à 200 000", selon l'association.

Les Français estiment que 25% des victimes portent plainte. Elles ne sont en fait que 10%. Enfin, les sondés considèrent que certaines victimes accusent à tort leur agresseur, pour se venger (32%) ou pour attirer l'attention (23%). "Ce mythe est tenace. Ce sont les seuls crimes ou délits pour lesquels on soupçonne a priori la personne qui s'en déclare victime", déplore la présidente de Mémoire traumatique, la psychiatre Muriel Salmona. "Loi du silence, déni, impunité, absence de reconnaissance, de protection et abandon des victimes de violences sexuelles règnent encore en maîtres", conclut-elle.

* L'enquête a été réalisée sur internet du 25 novembre au 2 décembre 2015, auprès d'un échantillon de 1 001 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas.