Prostitution : qui utilise internet et pourquoi ?

La prostitution via internet est ciblée par la proposition de loi examinée cette semaine à l'Assemblée. L'occasion pour francetv info de revenir sur cette pratique en développement, mais difficile à quantifier.

Les personnes qui se prostituent sur internet passent par des agences ou s'inscrivent directement sur des sites spécialisés dans l'escorting.
Les personnes qui se prostituent sur internet passent par des agences ou s'inscrivent directement sur des sites spécialisés dans l'escorting. (MAXPPP)
avatar
France Télévisions

Mis à jour le
publié le

C'est une prostitution dite "cachée". Le sexe tarifé sur internet est ciblé par une proposition de loi, dont l'examen à l'Assemblée va finalement débuter vendredi 29 novembre, dans l'après-midi. Le vote solennel est fixé au 4 décembre. L'occasion pour francetv info de définir les contours de cette prostitution.

Pas de profil type

Combien, parmi les prostituées, utilisent internet ? Difficile de l'établir. Près de 10 000 annonces d'escorting ont été identifiées sur internet, dont 4 000 provenant de prostituées indépendantes, selon un rapport de 2011. "Chercher à dénombrer les escorts est un exercice périlleux du fait de l'instabilité du phénomène, explique Laurent Mélito, sociologue contacté par francetv info. Un ou une escort peut multiplier les annonces qui peuvent être déposées simultanément ou successivement, sous des pseudonymes différents." Depuis 2009, il rencontre des femmes de 30 à 50 ans, françaises, russes, brésiliennes et de plusieurs pays d'Afrique. En somme, les caractéristiques des prostituées qui exercent en France

"Il n'y a pas de profil type", confirme à francetv info Flo, coordinatrice de l'action internet de Grisélidis. Cette association toulousaine est une des rares en France à avoir créé, depuis trois ans, une ligne d'urgence pour les prostituées passant par internet. Grisélidis contacte aussi par mail ou par téléphone celles qui laissent leurs coordonnées dans les annonces. Ces "tournées virtuelles" sont calquées sur le modèle des tournées effectuées auprès des prostituées qui exercent dans la rue. Logique, selon Flo, qui estime que les différences entre les deux types de prostitution s'estompent.

C'est aussi ce qu'affirme Maud Olivier, députée socialiste qui porte la proposition de loi. Elle juge que "la part de la prostitution de rue tend à diminuer au profit de celle via internet". Ce qui fait dire aux auteurs d'un rapport gouvernemental de 2010, cité par Les Inrocks, que l'escorting recouvre "plusieurs visages, allant du réseau criminel à la prostitution indépendante".

De la petite annonce aux "sex tours"

Les prostituées passent par des agences ou s'inscrivent sur des sites spécialisés. Elles "louent" une page pour y publier leurs photos, mensurations, prestations sexuelles et autres détails affriolants ainsi que leurs tarifs. Autant d'informations commentées par certains clients sur des forums. Le plus souvent, les sites d'escorts sont hébergés à l'étranger, car en France, ils peuvent tomber sous le coup de la loi pour proxénétisme.

Les sites d'annonces classiques sont également utilisés. En France, Vivastreet, site gratuit qui référence des petites annonces allant de l'immobilier aux voitures d'occasion, a créé une rubrique consacrée à ce type de services. L'entreprise est domiciliée sur l'île anglo-normande de Jersey et possède quatre antennes dans le monde.

Sur ces sites apparaissent aussi des offres de "massage". En réalité, il s'agit de prostitution qui ne dit pas son nom. Elles émanent à la fois de gérants de salons de massage et de masseuses indépendantes, estime Laurent Mélito. La pratique des "sex tours" tend aussi à se développer. Sur internet, les prostituées des réseaux étrangers préparent leur arrivée dans une ville française, où elles passent une à deux semaines. Puis elles s'en vont ailleurs, et font ainsi un tour de France, comme l'explique un reportage d'"Envoyé spécial" sur France 2.

Trois raisons de passer par internet

Se prostituer dans la rue était inimaginable. "Les personnes prostituées exerçant sur internet n'ont, pour la plupart, jamais travaillé sur la voie publique et ne le souhaitent pas. Ceci est particulièrement vrai pour (…) les étudiantes et les mères de famille", selon Les Inrocks. "Internet est un accélérateur fou. Beaucoup de prostituées me disent : 'Jamais je ne serais allée sur un trottoir, c'était inenvisageable'. Des clients assurent aussi qu'ils ne seraient jamais allés dans la rue", indique l'écrivaine Claudine Legardinier au Point.

"Je suis allée sur internet, je ne sais pas sans cela comment j'aurais bien pu faire. J'ai commencé en demandant sur des tchats aux hommes qui venaient me draguer à la recherche de plans cul faciles", témoigne Aline, sur le blog Langues de putes, créé comme un espace d'expression libre pour les prostituées par le Syndicat du travail sexuel (Strass). "J'ai commencé dans l'urgence financière, et nul doute que, sans cela, je ne l'aurais jamais fait. (...) Je n'étais ni belle, ni grande, ni classe, et, de plus, étant mariée et mère de famille, qui plus est carrément ronde, je ne pensais pas du tout que cette activité puisse m'être accessible", ajoute cette femme de 42 ans, qui se prostitue depuis octobre 2012. 

Un des porte-parole du Strass, un homme de 28 ans prostitué depuis trois ans - cas minoritaire -, n'aurait pas imaginé faire autrement. "Ma clientèle est exclusivement féminine. J'ai parfois rendez-vous avec des femmes agressées sexuellement ou handicapées, donc je ne peux pas racoler dans la rue", explique-t-il à francetv info.

Internet installe une barrière. A partir des photos et des informations sur l'annonce, puis par téléphone ou par mail, la prostituée comme le client se projettent dans la rencontre. C'est la spécificité d'internet, que ne permet pas l'immédiateté du contact dans la rue, analyse Laurent Mélito. "Cela permet à l'escort de préciser ses pratiques, ses limites et les conditions matérielles dans lesquelles peut se dérouler la rencontre. L'escort [peut aussi] mettre un terme à toute transaction qui prendrait un tour trop anxiogène au regard de son annonce", poursuit-il.

En pratique, éviter les traquenards n'est pas toujours facile, explique le porte-parole du Strass. Les clientes le contactent par téléphone ou par mail. Puis il prend rendez-vous et se rend chez elles. "La construction des phrases me permet de savoir si c'est - ou pas - un traquenard. Mais ce n'est pas une science exacte. Je me suis déjà retrouvé nez à nez avec le mari de la cliente, alors que ce n'était pas prévu", reconnaît-il.

Se prostituer dans la rue devient difficile. D'autres prostituées qui reçoivent chez elles apprécient le confort de leur appartement. Mais plus que le froid, c'est le racolage passif, un délit depuis 2003, qui rend difficile les conditions d'exercice dans la rue. "Les prostituées sont repoussées à l'extérieur des villes : sur les routes de campagne, aux abords du périphérique et dans les bois. Les passes se font à la sauvette. Du coup, les filles craignent les contrôles de police et ne peuvent plus s'éterniser avec les clients", explique une étudiante en journalisme sur un blog du Monde.fr.

"Internet et le téléphone facilitent la prise de rendez-vous et permettent d'aller dans un endroit caché de la police. Il est donc logique que ces moyens de communication soient davantage prisésSurtout depuis que les prostituées sont chassées de la ville", indiquait le sociologue Lilian Mathieu à francetv info mi-octobre. La proposition de loi prévoit justement d'abolir le délit de racolage, passible de deux mois de prison et 3 750 euros d'amende.

Le texte contient aussi des dispositions pour accompagner les personnes souhaitant sortir de la prostitution. Enfin, il prévoit de sanctionner le recours à une prostituée d'une amende de 1 500 euros, doublée en cas de récidive. Jugée comme un "signal fort" par les uns, "inapplicable et générateur de violences" par les autres, la pénalisation du client cristallise l'essentiel du débat autour de cette proposition de loi.