Prison de Fresnes : libres paroles de détenus sur la radicalisation

Un an après les attentats de janvier, qu’a-t-on fait pour prévenir la radicalisation ? Des expériences sont menées en prison, comme à la maison d’arrêt de Fresnes en région parisienne où un débat était organisé mercredi.

(La prison de Fresnes, ici en février 2015, où 28 détenus "radicalisés" sont placés à l'écart © SIPA / NICOLAS MESSYASZ)
Radio France

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Aux côtés de responsables de la La Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) , France Info pu assister à une débat avec une quarantaine de détenus à la prison de Fresnes (Val-de-Marne). Une rencontre pour faire parler, sans tabou, les détenus sur le thème du "vivre ensemble", qui a rapidement dévié vers la question de la radicalisation.

Dans cette maison d’arrêt, plus du tiers des 2.854 détenus seraient musulmans pratiquants. Afin d’éviter une potentielle contagion islamiste, 28 détenus présentés comme "radicalisés" sont désormais placés à l’écart des autres.

Le reportage de Stéphane Pair à la prison de Fresnes lors d'un débat sur le "vivre ensemble"
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"Ils arrivent à se monter le cerveau très vite"

A Fresnes, certains détenus sont classés "radicaux" comme ce jeune homme qui prend la parole. Il veut savoir ce qui différencie "une personne qui fait sa religion normalement et une personne radicalisée".

"Un radicalisé" répond Antoine Spire de la LICRA, "c’est quelqu’un qui rabâche le texte sacré, qui s’enferme dedans, sans voir la société autour de lui."

Un détenu plus âgé prend alors la parole. Condamné pour homicide involontaire, il veut que "les gens dehors comprennent qu’ici, nous, on essaye de raisonner ces jeunes, dont certains ont hué la minute de silence après les attentats du 13 novembre".

"Certains jeunes, on les entend crier à la fenêtre quand il y a des évènements (…) Quand on les attrape le lendemain en promenade, on leur dit, mais ça aurait été ta mère, ta sœur ou ton frère sur la terrasse, tu crierais encore à la fenêtre pour dire que c’est bien ?"

"Non" ajoute-t-il, "tu crierais autre chose, ton désespoir ou la haine ".

"Le problème, c’est que quand ils sont seuls à l’unité ça va, on arrive à parler avec eux. Mais quand ils arrivent à se parler à trois, quatre, cinq  et qu’ils arrivent à se monter le cerveau, c’est fini".

"Ils se radicalisent très, très vite" conclut-il "parce que les gens autour d’eux font très bien leur boulot. D’autres doivent aussi faire vite leur boulot et les déradicaliser aussi rapidement".

Les détenus applaudissent et approuvent. David-Olivier Kaminski, avocat et membre de la LICRA, lui répond que "c’est une vraie réflexion, comment faire tourner rapidement une personne radicalisée dans l’autre sens ?"

"On se dit, si j’avais parlé à celui-là quand je l’ai croisé à Fleury-Mérogis, ou ailleurs, si je lui avais donné de bonnes idées, est ce que j’aurais pu éviter cela".

Solidarité au quotidien

La création de l’unité, du "quartier des radicaux" n’a pas supprimé le prosélytisme des salafistes notamment en prison, font savoir discrètement des détenus. "Le 'vivre ensemble' on veut y croire" dit ce détenu musulman mais ce n'est pas la réalité.

"On fait la prière, on prie notre dieu tranquillement et ce n’est pas pour aller faire exploser des gens. Sincèrement, on en a marre. La seule solidarité, c’est celle qui est toute simple. C’est quand on dépanne un mec qui n’a pas de clope. C’est cette solidarité qui nous sortira de toute cette histoire".

Et il interpelle la Licra

"Ca fait que vous êtes en activité, et vous avez été entendu simplement parce que des bombes ont pété"

Le directeur de la prison de Fresnes est attentif aux discussions. Stéphane Scotto a permis à la LICRA d’organiser cette rencontre. Il la justifie en expliquant que "la grande majorité des détenus n’est pas adepte des thèses véhiculées par les auteurs des attentats".

"Nous avons des personnes détenues qui ont exprimé leur souhait de pouvoir vivre ensemble"

Ce débat, exceptionnel, a été visiblement reçu positivement par des détenus, volontaires pour y participer.