Calvaire. Le mot n'est pas trop fort pour décrire ce que Marina a vécu pendant sa courte vie. Née sous X puis récupérée par sa mère un mois après, la fillette est morte à l'âge de 8 ans au terme d'une énième soirée de tortures infligées par ses parents, en août 2009. Ils ont tous les deux été condamnés mardi 26 juin à 30 ans de réclusion criminelle, assortis d'une peine de sûreté de 20 ans.

C'est ce que l'avocat général avait requis lundi à l'encontre des parents de Marina, Virginie Darras, 33 ans, et Eric Sabatier, 40 ans. Ouvert le 11 juin devant les assises de la Sarthe, au Mans, le procès a duré plus de deux semaines. Un délai exceptionnel, nécessaire pour voir émerger les enseignements de cette affaire de maltraitance hors normes.

• Marina, une fillette qui aimait et protégeait ses parents

C'est le moment le plus émouvant du procès. Celui où Marina revit sous les yeux de la cour, lors de la diffusion de son audition filmée par les gendarmes en 2008. Vêtue d'une jupe blanche et d'un tee-shirt rose, la petite fille blonde répond aux questions de sa voix flûtée, rit à gorge déployée et s'agite sur sa chaise. 

Rien à voir avec l'enfant prostrée et incontinente décrite par ses parents. Rien à voir, non plus, avec la photo diffusée au moment de son prétendu enlèvement, sur laquelle certains ont cru déceler une trisomie 21. Si Marina a un faciès particulier, celui d'un boxeur, c'est parce que les coups ont déformé son visage. Si ses cheveux sont clairsemés, c'est parce qu'ils ont été arrachés. Si elle a un ventre gonflé, c'est parce qu'elle a été régulièrement privée de nourriture.

Mais ce que révèle avant tout cette vidéo, c'est l'amour d'une fillette pour ses parents tortionnaires, qu'elle protège à tout prix. A chaque fois qu'elle en a eu l'occasion, Marina n'a rien dit de ce qu'elle subissait. Explication d'un psychologue à la barre : "Un enfant a toujours besoin de ses parents, quels qu’ils soient et si mauvais soient-ils. Marina n’a rien connu d’autre, donc elle s’est construite d’une curieuse manière."

>> Au procès Marina, l'amour d'une fillette pour ses parents tortionnaires 

• Virginie Darras et Eric Sabatier ne s'expliquent pas sur cette violence 

Pourquoi un tel déchaînement de violences ? Et pourquoi sur cette enfant exclusivement ? Les deux accusés ont été incapables de répondre à ces questions, parlant seulement de "colère". La mère a toutefois reconnu qu'elle avait fait porter à Marina sa "haine" à l'égard de son mari.

La fillette est le premier enfant du couple, aujourd'hui divorcé. Virginie Darras, déjà mère d'un petit garçon, tombe rapidement enceinte après avoir rencontré Eric Sabatier. Elle déchante en apprenant le mensonge de ce dernier au sujet de l'achat d'une maison (il est en réalité interdit bancaire) et le quitte. Elle accouche sous X, puis retourne chercher sa fille, sous la pression de la famille. Le couple se reforme. Mais selon un expert-psychologue, l'enfant est devenu "le symptôme de ce qui n'a pas fonctionné" entre eux.

Eric Sabatier affirme pour sa part avoir agi sous l'emprise de sa femme. "Il frappait à l'instigation de son épouse, pour éviter des problèmes majeurs dans le couple", rapporte à la barre un expert-psychiatre. Une violence "qu'il pensait nécessaire au maintien de leur relation", a confirmé un autre expert. Mais les mensonges répétés de Sabatier mettent en doute sa sincérité. Et sa femme dément être à l'origine des "tortures" qu'elle reconnaît avoir infligées à sa fille.

>> Le père se dit sous l'emprise de sa femme 

• Les institutions, et notamment les services sociaux, pointées du doigt

Au cours des débats, le système compliqué de la protection de l'enfance, avec sa multiplicité d'acteurs, son cloisonnement et sa lourdeur administrative, est apparu au grand jour. Un système qui semble ne pas avoir résisté à un couple parental passé maître dans l'art de la dissimulation. Le procès a listé les nombreuses occasions manquées de sauver Marina. 

Malgré plusieurs signalements émis en 2008 et en 2009 par les enseignants, une médecin scolaire et l'hôpital du Mans, la justice et les services sociaux du département de la Sarthe sont passés à côté du calvaire de Marina. Au prétexte que les faits de maltraitance n'étaient pas suffisamment "avérés". Pour les quatre associations parties civiles au procès, le doute devrait désormais suffire pour agir, comme dans le cas des abus sexuels.

>> Ces occasions manquées de sauver Marina 

• Les frères et sœurs de Marina écrasés par la culpabilité 

Placés dans une famille d'accueil, les quatre frères et sœurs de Marina tentent de se reconstruire. Mais le souvenir, plus ou moins précis, de leur sœur "scotchée à un lit" et régulièrement battue les hante. L'aîné et demi-frère de la fillette a témoigné par visioconférence. Une étape importante pour ce garçon de 13 ans, qui culpabilise de n'avoir jamais rien dit.

Il a égrené devant la cour la liste des sévices auxquels il a assisté : des claques, des coups de pied, des coups de ceinture, des coups de poing, des coups de tête, des douches et des bains froids, des verres de vinaigre à avaler avec du gros sel, des après-midi entières au coin, des nuits au sous-sol toute nue... Les quatre enfants, qui ont appris la mort de Marina après avoir été placés, ont assisté au pire, ne sachant pas "si c'était normal ou pas". Désormais, ils savent que ça ne l'était pas et attendent la condamnation de leurs parents.

>> Le douloureux fardeau des frères et sœurs de Marina