L'Indonésie sur le point d'exécuter un ressortissant français

Un ressortissant français est sur le point d'être légalement exécuté. Une telle situation ne s'est pas produite depuis plus de trente ans. Ça se passe en Indonésie. Cet homme originaire de Metz s'appelle Serge Atlaoui. Il a 50 ans et est en prison depuis qu'il a été arrêté en 2005 dans un laboratoire clandestin d'ecstasy près de Jakarta. Ses proches craignent son exécution dans les prochains jours

(Serge Areski Atlaoui, ici sous escorte policière indonésienne, le 6 novembre 2006 © REUTERS/Beawiharta)
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Depuis 2008, il y avait en Indonésie comme un moratoire. Plus aucun condamné à mort n'était exécuté. Mais ces exécutions ont repris. Il y en a eu quatre en 2013, et puis le 18 janvier dernier, six hommes dont un européen - un hollandais - ont été fusillés. Deuxième élément préoccupant : Serge Atlaoui avait formulé une demande de grâce. Le président indonésien Joko Widodo vient tout juste de la rejeter. Enfin autre source d'inquiétude pour ces proches : les journaux indonésiens publient des listes des condamnés à mort censés être les prochains à être exécutés, et ces derniers jours Serge Atlaoui y figure à chaque fois. Plusieurs articles évoquent la date du 15 février, dimanche prochain. 

L'Indonésie sur le point d'exécuter un ressortissant français - reportage Mathilde Lemaire
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Sa femme Sabine qui vit en Lorraine a fait sa valise. Elle doit repartir là-bas très vite avec certains des quatre enfants de son mari. Une épouse forcément très inquiète : "Lui là-bas comme moi ici, on est dans le même état, en permanence sur le qui-vive. On s'appelle tous les jours et on a cette même peur très intense. Une peur que les choses basculent d'une minute à l'autre. On ne sait pas ce qui peut arriver demain. Tout cela occupe le cerveau et empêche de dormir. C'est une angoisse très dure à supporter. C'est inhumain. Mais je n'ai pas le temps de m'apitoyer sur mon sort; Je dois penser à ses deux grandes filles et aux deux enfants qu'on a ensemble. Je leur demande de garder espoir. En même temps, je leur dis qu'il faut se préparer au pire. C'est tellement difficile ", confie Sabine.

Une législation anti-stupéfiants des plus sévères au monde

C'est pour une affaire de drogue que Serge Atlaoui a été condamné à mort. Vu de Paris, cela peut paraître une condamnation extrêmement sévère. L'Indonésie est l'un des pays qui a la législation la plus stricte au monde en matière de stupéfiant. Le pays se dit en "état d'urgence" avec quatre millions de toxicomanes dans une population de 212 millions de personnes. Le trafic de drogue y est puni aussi sévèrement que les pires assassinats ou attentats. Tolérance zéro. Certains prisonniers sont dans les couloirs de la mort pour avoir été arrêtés avec moins de 50 grammes d'héroïne.

Serge Atlaoui lui était en 2005 dans une mauvaise passe financière. Il vivait aux Pays-Bas où un ami lui a proposé une job correspondant à son profil d'ouvrier soudeur. Un emploi non déclaré mais payé 2000 euros la semaine près de Jakarta. Il s'agissait d'installer et d'assurer la maintenance de machines pour une usine d'acrylique. Il a accepté. Au cours de son deuxième voyage, il aurait compris qu'il s'agissait en fait d'une fabrique d'ecstasy. Mais c'était déjà trop tard. Il s'est fait arrêter, emprisonner, juger. Au cours des deux premières audiences, il a été condamné à la prison à perpétuité. Le parquet a fait appel et quand la Cour Suprême a dû se prononcer, c'est elle qui a choisi de demander la peine capitale.

 

 Laurent Fabius cette semaine à Jakarta

Serge Atlaoui n'a jamais cessé de crier sa bonne foi, son innocence. Mais c'était dans un mauvais anglais au cours de procès "bâclés" selon certaines ONG. Son avocat Maitre Richard Sédillot va déposer dans les prochaines heures une demande révision de son procès. C'est la toute dernière carte à jouer sur le plan judiciaire. Si le tribunal refuse, les choses pourraient aller ensuite très vite. "La situation est préoccupante mais je ne veux pas perdre espoir. Je suis convaincu qu'aucun juge n'envoie à la mort un homme dans l'indifférence. Donc je continue de croire qu'il y aura une révision, un réexamen du dossier de Serge Atlaoui. Les Indonésiens ont le souci de lutter contre le trafic de stupéfiants, je l'entends. Mais ce qui est certain c'est que Serge n'a jamais été un vrai trafiquant. Son passé plaide pour lui. Sa vie familiale plaide pour lui. Sa personnalité plaide pour lui. Son comportement exemplaire en prison, la confiance qu'il continue d'accorder à la justice indonésienne sur laquelle il n'a jamais émis la moindre critique, tout cela plaide pour lui encore ", argumente l'avocat.

Serge Atlaoui, présenté comme un détenu modèle a eu un gros coup dur il y a trois semaines quand il a vu partir - sans jamais revenir - certains de ses camarades de cellules. Des agents sont venus les chercher un soir. Puis ça a été pour eux 72 heures d'isolement avant l'exécution par balle, une nuit, sur une île isolée au sud de Java. Parmi ces hommes fusillés, il y avait un néerlandais et un brésilien. Le roi des Pays-Bas et la présidente du Brésil avaient insisté auprès du pouvoir de Jakarta pour leur éviter la mort. En vain.  Il se trouve - hasard du calendrier - que Laurent Fabius le ministre français des Affaires étrangères, est demain et après-demain en déplacement en Indonésie. Très au fait du dossier, il s'est engagé à plaider pour une suspension de la procédure d'exécution de Serge Atlaoui. 

Huit Français condamnés à mort dans le monde

Les ONG de défense des droits de l'Homme veulent croire à ce travail diplomatique. "Il y a les juges, les procès bien sûr, mais la vie de Serge est aussi dans les mains du président indonésien Joko Widodo, récemment élu. A son arrivée au pouvoir en octobre dernier, ce président de 53 ans seulement, issu de la société civile nous a séduits comme il a séduits beaucoup de défenseurs des droits de l'homme en Asie. On avait fondé beaucoup d'espoir sur cette personnalité avant de subir une douche froide avec cette reprise des exécutions ", raconte Raphaël Chenuil-Hazan, directeur de l'organisation ECPM (Ensemble Contre la Peine de Mort). Selon lui, le nouveau président dans son combat acharné contre le trafic de drogue en a oublié certains Droits de l'Homme fondamentaux.  "La situation de Serge Atlaoui nous rappelle que même si nous sommes français, même si notre pays a aboli la peine de mort, personne n'est à l'abri parce qu'il a commis une erreur ou bien s'est retrouvé dans un piège, personne n'est à l'abri de cette machine infernale qu'est la peine de mort ", ajoute le militant abolitionniste. 

La France est depuis l'abolition de la peine de mort dans l'hexagone en 1981 fermement opposée à cette sentence dans quelque contexte que ce soit. L'ambassadrice de France en Indonésie l'a récemment redit. Dans le monde, ils sont huit français condamnés à morts pour divers crimes : au Maroc, en Chine, aux Etats Unis, et en Thaïlande. Mais aucun ne semble aussi proche du peloton d'exécution que ne l'est Serge Atlaoui.