Eric Woerth, 56 ans, a été mis en examen le 8 février pour "trafic d'influence passif" dans un des volets de l'affaire Bettencourt. Une nouvelle étape dans la descente aux enfers de l'ex-ministre qui pourrait empoisonner la campagne du candidat UMP.

• Acte 1 : le premier ministrable

18 mai 2007. Eric Woerth, est nommé ministre du Budget dans le premier gouvernement Fillon, à la faveur de l’élection de Nicolas Sarkozy, dont il a été le grand financier de la campagne.

Amateur d’alpinisme, ancien d’HEC et de Sciences Po évoluant dans un milieu d’énarques, Eric Woerth a l’image d’un taiseux, peu connu du grand public, ayant réponse à tout et parfait connaisseur de ses dossiers.

Au Budget, il se lance dans la chasse aux fraudeurs dans les paradis fiscaux. Le rôle lui sied. Le chef de l’Etat envisage de lui confier Matignon. Ce sera finalement le ministère du Travail, avec pour cruciale mission d’engager la réforme des retraites.

• Acte 2 : le début de la fin

16 juin 2010. Le ministre est lancé dans sa réforme depuis trois mois quand Mediapart (article payant) publie des extraits d'enregistrements pirates réalisés par le maître d’hôtel de l’héritière de L’Oréal, Liliane Bettencourt.

C’est d’abord une nouvelle scène de "l’affaire Bettencourt". Françoise Bettencourt-Meyers, la fille de la femme la plus riche de France, a transmis ces enregistrements à la police, dans le cadre de l’affaire qui l’oppose à François-Marie Banier pour "abus de faiblesse". La fille Bettencourt estime que le photographe manipule sa mère âgée pour lui extorquer de l’argent.

Les enregistrements évoquent une fraude fiscale, parlent d’une île paradisiaque non déclarée, mais surtout donnent un tour politique à l'affaire en suggérant qu'Eric Woerth et son épouse, employée depuis 2007 par la société Clymène, qui gère la fortune de Liliane Bettencourt, entretiennent des liens avec la milliardaire. C’est le point de départ de "l'affaire Woerth".

Les regards s’appesantissent encore sur le ministre quand, dans un flot de révélations, l’ex-comptable de Liliane Bettencourt, Claire Thibout, rapporte le 6 juillet 2010 à Mediapart (article payant) avoir dit à la police que 150 000 euros en liquide ont été versés à Eric Woerth pour le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy. Le gestionnaire de la fortune, Patrice de Maistre, lui a réclamé 150 000 euros en espèces pour Eric Woerth, dit-elle. Elle affirme avoir remis 50 000 euros au gestionnaire pour ne pas alerter Tracfin.

• Acte 3 : les démentis

22 juin 2010. Dès les premières révélations, c’est la curée pour l'opposition. Le député socialiste Arnaud Montebourg est le premier, avec l’eurodéputée Eva Joly, à réclamer la démission du ministre.

Florence Woerth est obligée d’annoncer sa démission. Son époux campe sur ses positions : "Ni elle ni moi n’avons été informés d’une quelconque fraude ou évasion fiscale."

Alors secrétaire général de l'UMP, Xavier Bertrand dénonce les "méthodes fascistes" de Mediapart. Le Premier ministre, François Fillon, parle d’un "homme intègre".

Eric Woerth est sommé de s’expliquer continuellement sur plusieurs fronts : soupçons de financement illicite de parti, de conflit d’intérêts, de trafic d’influence, d’abus de faiblesse…

L’instruction judiciaire se fait attendre. Le pôle financier du parquet de Nanterre ouvre trois enquêtes préliminaires, mais la proximité du procureur Philippe Courroye avec Nicolas Sarkozy fait grincer des dents. Pire, elle provoque un conflit entre le magistrat et la juge d’instruction Isabelle Prévost-Desprez, qui enquête sur la plainte de Françoise Bettencourt-Meyers.

Eric Woerth continue de nier en bloc, mais il quitte son poste de trésorier de l’UMP le 30 juillet. Le 2 septembre, il reconnaît avoir intercédé auprès de Nicolas Sarkozy pour obtenir une Légion d’honneur à Patrice de Maistre, alors patron de Florence Woerth et soupçonné d'avoir organisé l'évasion fiscale de Liliane Bettencourt.

Eric Woerth se bouche les oreilles lors de la diffusion d'une émission évoquant l'affaire le concernant, le 3 septembre 2010 à Jouy-en-Josas (Yvelines).
Eric Woerth se bouche les oreilles lors de la diffusion d'une émission évoquant l'affaire le concernant, le 3 septembre 2010 à Jouy-en-Josas (Yvelines). (AFP / ERIC PIERMONT)

• Acte 4 : l'exil

14 novembre 2010. Au remaniement, le nom d’Eric Woerth n'est pas dans l'organigramme. Malgré la promulgation de la réforme des retraites, l’un des chouchous du gouvernement retourne à son bureau de député-maire de Chantilly (Oise). Un désaveu. Il confiait le jour même à RTL : "J’ai toujours dit que je désirais rester (…). Je pense que j’ai été un ministre du Budget efficace (...). C'est au président de choisir."

Trois jours plus tard, la lutte entre le procureur Courroye et la juge Prévost-Desprez provoque le dépaysement de l’affaire à Bordeaux.

Une autre affaire met une nouvelle fois en cause Eric Woerth. Il est soupçonné d'avoir bradé la vente de l’hippodrome de Compiègne (Oise) et de "prise illégale d’intérêts". Le 13 janvier 2011, la Cour de justice  de la République ouvre une enquête. Elle s’est d’ailleurs fait remettre récemment un rapport polémique.

• Acte 5 : le purgatoire

19 janvier 2011. Loin du gouvernement, Eric Woerth se sent "tout seul", confie-t-il au Point. Il fait le gros dos en attendant que la tempête passe et se présente comme "le petit gars né à Creil" qui aurait pu "être Premier ministre de [son] pays, c'est déjà bien. Je ne l'ai pas été, mais peut-être que je le serai un jour."

Au gré de ses confidences au Figaro pour la sortie d’un livre d’entretiens (Dans la tourmente, éditions Plon) ou au JDD, il se dit "en réserve". Il explique avoir été "livré aux chiens", estime ne pas avoir été entendu : "Beaucoup de gens ont oublié. Moi, je vis toujours avec les polémiques (…). Ce livre me donne simplement le temps de m'expliquer clairement et précisément sur les faits. Je n'ai jamais pu le faire. Mes réponses n'intéressaient personne."

En attendant de revenir sur le devant de la scène, il participe à la cellule de riposte de l’UMP animée par un autre exilé du gouvernement et proche de Nicolas Sarkozy : Brice Hortefeux.

Mais le 31 janvier 2012, l’affaire le rattrape. Les enregistrements pirates du majordome sont validés par la Cour de cassation. Dans la foulée, le lendemain, est annoncée sa convocation chez les juges bordelais pour une probable mise en examen. A trois mois de l'élection présidentielle, Eric Woerth pourrait devenir embarrassant pour l'UMP.