Harcèlement sexuel : après le #balancetonporc, "on peut se demander si le soufflé va retomber"

Spécialiste des questions de genre et de territoires, Chris Blache revient pour franceinfo sur le phénomène de dénonciation des agressions faites aux femmes. 

En 2016, 123 femmes sont mortes des conséquences de violences conjugales, selon le ministère de l\'Intérieur. 
En 2016, 123 femmes sont mortes des conséquences de violences conjugales, selon le ministère de l'Intérieur.  (MAXPPP)
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propos recueillis parVincent DanielFrance Télévisions

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La vague submerge les réseaux sociaux. Entre le 13 et le 18 octobre, 335 300 messages ont été publiés sur Twitter avec le hashtag  #balancetonporc, selon une étude Odoxa-Dentsu Consulting réalisée pour franceinfo et Le Figaro. Sur l'ensemble de ces messages, on recense 17 000 témoignages d’agressions et de harcèlement

Depuis les révélations de l'affaire Harvey Weinstein, la parole se libère partout dans le monde autour des violences faites aux femmes. Pour Chris Blache, consultante en socio-ethnographie et cofondatrice de l'association Genre et Ville, si les femmes préfèrent témoigner sur Twitter plutôt que dans un commissariat, c'est "tout simplement parce qu'on ne les écoute pas."

Franceinfo : Etes-vous surprise par l'ampleur qu'a prise la mobilisation des femmes qui dénoncent harcèlement et agressions ?

Chris Blache : Non, la parole se libère et on prend la mesure de l'ampleur du phénomène des violences faites aux femmes. On avait déjà pu voir la parole se libérer avec l'affaire DSK. Et puis la fenêtre s'est refermée. Cela montre qu'il reste très difficile de parler.

Mais il y a quelque chose d'intéressant et curieux à la fois : cela fait des années que l'on dit tout cela et que personne n'écoutait. Tous les ans, à l'occasion du 25 novembre, nous rappelons qu'une femme meurt sous les coups de son conjoint tous les trois jours. On connaît les chiffres, mais cela ne rentre pas dans les esprits. C'est cela qui est sidérant. 

Certaines femmes semblent avoir attendu longtemps avant de parler...  

Les situations évoquées aujourd'hui se sont parfois déroulées il y a très longtemps. Cela montre à quel point ce ne sont pas des événements anecdotiques, chaque personne peut relater un nombre d'événements important. On prend donc conscience qu'il s'agit d'un phénomène lourd, mis au jour parce que quelques-unes ont osé parler. 

Moi-même, j'ai utilisé le hashtag #balancetonporc pour évoquer plusieurs situations. Mais je n'ai pas pu parler de l'agression sexuelle la plus violente que j'ai subie. Je suis restée bloquée, c'était trop pour moi et cela réveillait quelque chose de trop intime. Il y a donc beaucoup de facteurs qui expliquent que les femmes ne parlent pas.

La dimension collective des réseaux sociaux joue-t-elle un rôle dans cette libération de la parole ? 

Très clairement, cela a ouvert des portes. Parfois, certaines femmes écrivent un témoignage pour une amie ou une collègue qui n'y arrive pas. C'est un processus qui se passe par étapes. La viralité et le collectif aident. Si vous prenez l'affaire Denis Baupin [ancien député Europe Ecologie-Les Verts accusé de harcèlement sexuel par plusieurs élues et cadres d'EELV], Sandrine Rousseau seule n'y arrivait pas. D'autant que les pressions ont été très fortes pour qu'elle ne parle pas. Mais en échangeant avec d'autres femmes, elles ont pu avoir le courage d'y aller ensemble. Cet aspect collectif est très important. 

Quand on travaille sur la place des femmes dans l'espace public, lorsqu'on occupe un espace pour montrer qu'on n'a pas peur ou qu'on souhaite se le réapproprier, on le fait ensemble parce que cela donne de la force. Pour faire le premier pas alors que cela peut être très violent, il faut être plusieurs et se soutenir. 

Certaines voix s'opposent à ce mouvement sur les réseaux sociaux, redoutant des dérives (délation, diffamation...)...

Nous faisons face à un système sociétal bien rodé : tous les éléments de contrôle se mettent en place pour que la parole des femmes ne remonte pas. On a pu voir émerger par exemple le hashtag #BalanceTaTruie. On crie à la délation, mais les situations et les agresseurs sont bien réels. Des contre-feux s'allument de toutes parts et c'est ce qui a très souvent bloqué la parole. 

Si les hommes peuvent faire preuve d'un peu d'humilité, ne serait-ce qu'en ne répondant pas systématiquement "nous ne sommes pas tous des porcs", puisque personne ne dit cela... Encore une fois, ce n'est pas de la délation de réussir à enfin dire les choses fièrement. La verbalisation et la visibilité de ce que l'on a vécu sont très importantes. 

Pourquoi préférer s'exprimer sur Twitter que dans un commissariat ?

Tout simplement parce qu'on n'écoute pas les femmes. C'est une question de pouvoir et de rapport de force. Il y a toujours une raison pour vous dire que vous l'avez bien cherché, que ce n'est pas si grave... Comme si ces agressions étaient banales ou même acceptables. Il faut tout de même souligner un léger mieux, il y a notamment eu des formations pour recueillir la parole des femmes. 

En Belgique, au début du mois d'octobre, une jeune femme française a été tuée par son voisin, connu de la justice pour des viols. Elle avait signalé son comportement de pervers à la police, en vain... On voit bien que la parole n'est pas reçue par les institutions et c'est très grave. Doit-on le rappeler : la gendarmerie, la police et la justice sont censées vous protéger et vous défendre. Donc les femmes ont parfois l'impression d'être une sous-catégorie de citoyens. 

Le gouvernement promet un projet de loi contre les violences sexuelles et sexistes. Il doit s'attaquer au consentement, au harcèlement de rue, au délai de prescription... Etes-vous satisfaite ?

Il y a des éléments positifs et intéressants. Concernant la pénalisation du harcèlement de rue, cela me va, mais si on verbalise aussi réellement le harcèlement dans les bureaux, à l'Assemblée nationale... Quand le harcèlement se produit dans les cercles de pouvoir, la pression est très forte pour faire taire les victimes et que l'affaire ne sorte pas. On a pu le voir avec l'affaire Baupin. 

La parole dans la rue est plus visible, plus percutante, notamment dans les médias. Elle fait du mal, il ne faut pas la minimiser, mais ce n'est pas celle qui fait forcément le plus de mal. Il faut arrêter de faire croire que le harcèlement et la violence, c'est dans le quartier de La Chapelle à Paris et pas dans les beaux quartiers ou dans les grandes entreprises. On sait très bien que les violences faites aux femmes concernent absolument toutes les couches sociales. La loi devrait donc concerner tous les niveaux de la société. 

Pensez-vous que ce mouvement actuel de libération de la parole va durablement changer les choses ?

On peut se demander si le soufflé va retomber ou si l'on prend vraiment le problème à bras-le-corps en en faisant par exemple une grande cause nationale. La suite du mouvement est en partie entre les mains des médias, pour faire en sorte que la parole des femmes soit entendue et respectée. Face au phénomène majeur et profond des violences faites aux femmes, il faut commencer par laisser parler les principales concernées avant de se dire que les hommes ont leur mot à dire ou de crier à la délation.