TEMOIGNAGE. Suicide assisté : "Mon mari est mort détendu, souriant"

Alors que les débats à l'Assemblée nationale sur la proposition de loi Claeys-Leonetti promettent d'être animés, le récit de Dominique sur la fin de vie de son mari, qui s'est donné la mort en Suisse, est incroyablement serein.

L'examen de la proposition de loi Claeys-Leonetti sur la fin de vie doit débuter à l'Assemblée nationale, le 10 mars 2015.
L'examen de la proposition de loi Claeys-Leonetti sur la fin de vie doit débuter à l'Assemblée nationale, le 10 mars 2015. (JOHNER IMAGERS / GETTY IMAGES)
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"Dès qu'Hervé a su que c'était incurable, il a pensé au suicide." Alors que l'Assemblée nationale entame, mardi 10 mars, ses débats sur la proposition de loi Claeys-Leonetti sur la fin de vie, francetv info a recueilli un témoignage poignant. Celui de Dominique, une femme qui, en août 2014, a accompagné en Suisse son époux Hervé, 65 ans, pour un suicide assisté.

"Il n'arrivait plus à créer, ce qu'il aimait par-dessus tout"

D'une voix très calme, sereine, cette auxiliaire de vie scolaire de 54 ans, qui vit dans l'Hérault, rembobine le fil. Au printemps 2013, son mari accumule les soucis de santé, avec, pour symptômes, des tremblements. Le médecin diagnostique une maladie de Parkinson. Hervé ne répond pas au traitement. Six mois plus tard, on constate qu'il est atteint d'AMS (atrophie multisystématisée), une maladie incurable.

"L'AMS est une maladie neurodégénérative où on ne maîtrise plus son corps, ses mouvements. A la fin, on vous donne la becquée, vous portez des couches et vous mourez étouffé", explique Dominique, qui a fréquenté de près la maladie et la mort pour avoir été aide-soignante en psychiatrie adulte.

Le mal va s'aggravant. Professeur de français à la retraite, Hervé ne peut plus sculpter, prendre des photos, écrire des poèmes. "Il n'arrivait plus à créer, ce qu'il aimait par-dessus tout", résume sa femme. En proie à des problèmes d'équilibre, il ne peut plus, non plus, conduire ou marcher seul.

"Début juillet 2014, il a dit 'j'arrête'…"

"Début juillet 2014, il a dit 'j'arrête'. Ce n'était plus supportable pour lui", se souvient Dominique. Elle joint l'Association pour le droit de mourir dans la dignité de l'Hérault, qui lui donne les papiers nécessaires pour recourir à un suicide médicalement assisté en Suisse, via une association helvétique. Hervé procède également à des vœux anticipés en France, précisant dans quelles conditions il souhaite mourir.

Dans la foulée, il remplit le dossier médical pour la Suisse. "Il faut dire que vous voulez mourir et pourquoi. Ça coûte très cher : 9 000 euros. Deux médecins voient votre dossier. Pour avoir accès au suicide assisté en Suisse, il faut être atteint d'une maladie incurable, avoir reçu un traitement, et que la souffrance morale ou physique soit intolérable", énumère sa veuve.

Le dossier est envoyé par internet. La réponse est rapide. L'association lui propose trois dates pour venir finir sa vie en Suisse. Hervé choisit le 4 août.

"Il faut ouvrir soi-même la molette"

"Concrètement, poursuit Dominique, ça se passe dans un appartement. Pour nous, c'était à Bâle. On nous a donné des adresses d'hôtel, pas trop loin." Il faut obligatoirement passer deux nuits à l'hôtel, et le malade doit voir deux médecins dans les jours qui précèdent.

Lundi 4 août. L'association donne rendez-vous au couple à 8h30. Hervé remplit tous les papiers nécessaires, et s'installe sur le lit. "Il faut ouvrir soi-même la molette pour que le produit létal passe. L'opération est filmée. Une fois que la mort a lieu, on appelle la police, qui regarde tous les papiers. Elle visionne la vidéo, pour vérifier que la personne s'est donnée volontairement la mort." 

"Le troisième merci, il n'a pas pu le dire"

Comment a-t-elle vécu les derniers instants de son mari ? "Pour lui comme pour moic'était une évidence. Il a un fils qui a été averti à l'avance, et qui est venu passer trois jours avec son père. Ça laisse le temps de se dire ce qu'on a à se dire. Vous savez que vous allez arrêter de souffrir, ça donne une légèreté, on entrevoit une solution." 

"Concrètement, continue-t-elle, pendant son suicide, j'étais assise sur un fauteuil à côté. Quand il a tourné la molette, on s'est dit les derniers mots qu'on avait à se dire. Il m'a dit 'je t'aime, je t'aime, je t'aime, merci, merci' et le troisième merci, il n'a pas pu le dire. C'est tellement anticipé que la mort elle-même n'est rien. Une fois la molette ouverte, on met trente secondes pour mourir. Il a pu dire cinq mots. On s'endort, et on arrête de respirer. C'est une mort d'une grande sérénité. Quand ça arrive, c'est un soulagement. Une fois qu'il était mort, il était détendu, souriant, on ne peut pas vouloir autre chose."

Le corps est ensuite incinéré sur place. L'association suisse envoie en France les cendres d'Hervé dans une urne scellée, que Dominique reçoit au bout de six jours.

Son sentiment aujourd'hui ? "Tant que la France ne changera pas sa loi, ça sera comme ça. Il faudra partir à l'étranger pour un suicide médical assisté, ce qui revient très cher et exige de suffisamment anticiper sa fin pour pouvoir le faire soi-même". Il faut absolument, martèle-t-elle, que ce suicide assisté soit légalisé en France : "Rien que sa possibilité allège la souffrance, et c'est déjà énorme."