Réforme de l'orthographe : cinq questions pour mettre les points sur les "i"

Le ministère de l'Education s'est défendu, jeudi, de forcer les enseignants à appliquer de nouvelles règles d'orthographe. Une réforme adoptée en 1990 par l'Académie française entrera toutefois en vigueur dans les manuels scolaires dès la rentrée prochaine.

Une élève de CM2 écrit une dictée dans une école primaire de Caen (Calvados), le 8 juin 2007.
Une élève de CM2 écrit une dictée dans une école primaire de Caen (Calvados), le 8 juin 2007. (MYCHELE DANIAU / AFP)

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Serpent de mer de l'Education nationale depuis sa conception, la révision orthographique de 1990 fait à nouveau parler d'elle. La ministre de l'Education, Najat Vallaud-Belkacem, a dénoncé une "polémique absurde", jeudi 4 février, et assuré que les enseignants ne seront pas obligés d'appliquer les nouvelles règles d'orthographe prévues dans ce texte.

La veille, TF1 avait pourtant annoncé l'inverse, s'appuyant sur le fait que les manuels scolaires adopteront ces nouvelles règles à la rentrée 2016. La perspective de cette réforme de l'orthographe a fait réagir sur les réseaux sociaux, où de nombreux internautes se sont émus d'une supposée disparition de l'accent circonflexe. La réalité est bien plus complexe.

Qui est à l'origine de cette révision orthographique ?

Pourfendeurs de la "génération Y" et de ces jeunes qui ne savent, soit-disant, plus écrire qu'en langage SMS, ne tirez pas de conclusions hâtives : la réforme de l'orthographe date de 1990. A l'époque, déjà, le Premier ministre, Michel Rocard, estime qu'il est temps de simplifier certaines règles de l'orthographe : il crée, en 1989, le Conseil supérieur de la langue française. Sa première mission est de formuler des propositions sur le sujet.

La réforme de l'orthographe n'a donc pas été concoctée ces derniers mois par des fonctionnaires dans les couloirs du ministère de l'Education nationale. Dans le groupe de travail, on trouve notamment des membres de l'Académie française. Celle-ci, dans son ensemble, valide le texte final, rendu en juin 1990 et publié six mois plus tard au Journal officiel.

Pourquoi réviser l'orthographe ?

La mission confiée aux auteurs de cette réforme était de simplifier la langue française, en éliminant les points "qui, aujourd’hui, posent le plus de problèmes, non seulement aux enfants mais aussi aux adultes, écrivains compris", expliquait, à l'époque, le président du groupe de travail, Maurice Druon, alors secrétaire perpétuel de l'Académie française. Son constat : la langue française est pleine d'exceptions, de mots dont l'orthographe n'est pas cohérente avec celle de mots similaires, ce qui les rend "impossibles à enseigner de façon méthodique", assurait l'académicien, mort en 2009.

C'est, par exemple, la raison pour laquelle le groupe a jugé inutile de conserver l'accent circonflexe sur le "u" et le "i", où "il ne donne généralement aucune indication", notamment de prononciation, estime le rapport. L'Académie française, qui a validé cette révision, l'a jugée à même de "faciliter l'enseignement de l'orthographe" et de "rectifier les incohérences anciennes".

L'Académie n'en est d'ailleurs pas à sa première réforme orthographique. En 1740, un quart des mots de la langue française avaient changé d'orthographe, rappelait Maurice Druon en 1990. Et quand, en 1835, les académiciens ont recommandé d'écrire "j'aimais" plutôt que "j'aimois""Chateaubriand approuva cet ajustement, tout en continuant d’écrire comme il en avait l’habitude".

Quels sont les principaux changements ?

Sept règles générales de l'orthographe sont simplifiées. Celle concernant l'accent circonflexe provoque le plus d'émotion. Il disparaît sur les "i" et "u". "Maîtresse" peut donc s'écrire "maitresse", par exemple. Seules exceptions : quand il est utilisé dans la terminaison d'un verbe conjugué, ou quand sa suppression entraîne la confusion entre deux mots, comme "jeûne" et "jeune".

Pêle-mêle, on note aussi que le participe passé sera invariable dans le cas où le verbe "laisser" est suivi d'un infinitif ; que l'on peut mettre des tirets entre tous les mots d'un chiffre composé ("deux-cent-huit") ; qu'au pluriel, on peut toujours ajouter un "s" à la seconde partie des mots composés ("des sans-abris"). 

Au-delà de ces règles générales, le texte liste également quelques centaines de mots dont l'orthographe peut changer. Des mots composés, comme "week-end", "croque-monsieur" ou encore "bla-bla", peuvent s'écrire collés ("weekend", "croquemonsieur", "blabla"). Des mots dont l'accentuation peut désormais coller à la prononciation, comme "événement" qui peut devenir "évènement". Mais aussi des mots dont l'orthographe est jugée "anormale", comme "nénuphar" (qui peut devenir "nénufar"), "oignon" ("ognon"), "éczéma" ("exéma").

Le rapport complet est disponible en ligne, et détaille les mots et règles révisés.

Est-on obligés de l'appliquer ?

Absolument pas. La révision ne fait qu'autoriser de nouvelles orthographes, mais les anciennes restent correctes. "Il ne peut être évidemment demandé aux générations antérieures de désapprendre ce qu’elles ont appris", assurait Maurice Druon lors de la publication du texte.

La réforme est d'ailleurs entrée dans les programmes scolaires depuis 2008 sans que les enseignants ne se sentent obligés de l'enseigner, et l'Education nationale ne les a jamais obligés à le faire, même si le changement des manuels, à la rentrée prochaine, pourrait inciter certains d'entre eux à sauter le pas.

Pourquoi fait-elle polémique aujourd'hui ?

Jusqu'ici, cette réforme était "très légèrement enseignée", comme l'avouait le ministère de l'Education au Figaro en 2009. Elle n'est d'ailleurs entrée officiellement dans les programmes qu'en 2008. Pourtant, Michel Rocard avait demandé son application dès 1990 dans les écoles. Mais elle a pâti de son caractère facultatif. Sachez tout de même que si vous avez passé votre bac après 1990, vous auriez normalement pu écrire "nénufar" dans votre copie, sans être sanctionné.

La polémique ressurgit cette année car les éditeurs de manuels scolaires ont décidé d'appliquer cette réforme dans leurs ouvrages pour la rentrée 2016. Le ministère de l'Education assure qu'il n'y est pour rien, comme il l'indique au Monde. Toutefois, il est rappelé, dans les nouveaux programmes dévoilés en 2015, que ceux-ci utilisent l'orthographe révisée comme référence, comme c'est le cas depuis 1990. C'est ce rappel "qui a probablement poussé les éditeurs à tous sauter le pas cette année", explique au Monde la présidente de l'éditeur Belin.