Pourquoi croit-on aux rumeurs ?

Alors qu'une rumeur sur l'enseignement d'une prétendue "théorie du genre" dans les écoles pousse certains parents à retirer leurs enfants de leur établissement, francetv info a interrogé Pascal Froissart, auteur de "La Rumeur. Histoires et fantasmes".

Nous prêtons l'oreille aux rumeurs parce que nous sommes des êtres de narration, explique Pascal Froissart, maître de conférences en sciences de la communication à l'université Paris-8.
Nous prêtons l'oreille aux rumeurs parce que nous sommes des êtres de narration, explique Pascal Froissart, maître de conférences en sciences de la communication à l'université Paris-8. (DIMITRI VERVITSIOTIS / THE IMAGE BANK / GETTY IMAGES)
Propos recueillis parFrance Télévisions

Mis à jour le
publié le

Elles bouleversent l'histoire d'un pays, gâchent des vies, ou tombent dans l'oubli sans conséquences. Depuis que l'homme parle, il colporte la rumeur. En France, fin janvier, des militants diffusent une rumeur selon laquelle une prétendue "théorie du genre" serait enseignée à l'école maternelle et primaire, accompagnée de cours d'éducation sexuelle. Des parents ont ainsi retiré leurs enfants de l'école pendant une journée en signe de protestation, et le ministère de l'Education est forcé de multiplier les démentis.

Pour comprendre ce qu'est une rumeur, ses mécanismes et ses conséquences, francetv info a interrogé Pascal Froissart, auteur de La Rumeur. Histoire et fantasmes (Belin, 2002) et maître de conférences en sciences de la communication à l'université Paris-8.

Francetv info : Qu'est-ce qu'une rumeur concrètement ?

Pascal Froissart : Le terme "rumeur" est flou et mou, si bien qu'on peut y ranger beaucoup de notions différentes. Les canulars, les blagues du 1er avril par exemple, peuvent en faire partie. En 2009, le Musée de l'air et de l'espace du Bourget a fait croire, dans un communiqué, que le Concorde allait voler de nouveau. De nombreux médias très sérieux y ont cru et l'ont rapporté.

Dans le commerce aussi, la rumeur existe. Les marques jouent avec des anecdotes, des fuites d'informations, en comptant sur leur viralité pour faire de la publicité. Les rumeurs ont en commun un caractère anecdotique, au sens où elles sortent de l'ordinaire, et une diffusion massive. Les sciences sociales leur attribuent aussi un sens performatif, c'est-à-dire une action propre. La rumeur tue, elle agit, elle bouge.

Pourquoi les écoute-t-on ?

Il y a plusieurs théories à ce sujet. L'explication que je privilégie est que nous sommes des êtres de narration. Nous aimons les histoires, vraies ou non. C'est pour cela qu'un quart des Français regarde le journal télévisé, pour entendre l'histoire du monde. Une histoire qui est chapitrée, racontée, illustrée… Mais c'est aussi pour cette raison qu'on lit des livres, qu'on suit les programmes de téléréalité, ou qu'on entre au cinéma. La rumeur, c'est un peu une séance de ciné gratuite. Chacun écoute les histoires qu'il veut. La vérité est accessoire. 

Comment naissent ces histoires ?

On raconte que la rumeur est le plus vieux média du monde ; c'est une illusion d'optique. Dans son Enéide [écrit entre 29 et 19 avant J.-C.], Virgile emploie le terme latin fama, qui désigne la réputation, et pas rumor. Mais jusqu'au début du XXe siècle, les deux mots sont liés par un lien fort de synonymie. Le concept actuel de rumeur est théorisé en 1902, à l'époque où les médias de masse, comme la radio, apparaissent. Mais il ne faut pas y voir de lien de cause à effet. Ce ne sont pas les technologies qui créent les idées, ni l'inverse. Les unes et les autres s'accompagnent.

Les rumeurs peuvent émerger après un fait divers, mais elles sont souvent liées au folklore, à l'imaginaire collectif. C'est le cas de la fameuse rumeur d'Orléans [en 1969, il se raconte que des femmes disparaissent dans des cabines d'essayage de magasins tenus par des Juifs]. La notion d'enlèvement, présentée en psychanalyse comme une peur profonde, fait partie du folklore populaire. C'est une peur entretenue par les mythes et les contes, comme La Barbe-Bleue.

La haine de l'autre constitue un autre moteur. Pour rester sur l'affaire d'Orléans, qui vise la communauté juive, il ne faut pas se voiler la face : c'est bien parce qu'il y a des antisémites qu'il y a des rumeurs sur les Juifs. Aujourd'hui, c'est parce qu'il existe des homophobes que se propagent des rumeurs sur l'enseignement de la "théorie du genre". Même si on ne comprend pas toujours le lien entre le groupe visé et la rumeur.

Comment circulent-elles ? Y a-t-il un modèle dans la diffusion des rumeurs ?

Les rumeurs se diffusent de la même façon que les informations. D'abord de manière thématique. Je diffuse un message à mes proches, qui partagent mes centres d'intérêt, pas à n'importe qui. Ainsi, si je suis antisémite, je m'entoure d'antisémites. Homophobe, je m'entoure d'homophobes.

Mais l'information, comme la rumeur, circule de manière non-linéaire. Ce n'est pas parce que je donne une info en public qu'elle est reçue par tous. Si j'écris sur Facebook, où j'ai 300 "amis", que le Qatar va racheter France Télévisions, par exemple, peut-être 10% de mes contacts vont s'y intéresser. Et ils seront encore moins nombreux à faire circuler cette rumeur.

Pour prendre de l'ampleur, la rumeur a besoin d'être répétée, et de trouver des chambres d'écho. Si mon affirmation est évoquée par les médias classiques (personnalités, chaînes de télé, journaux), alors elle atteint plus de monde. C'est quand elle revient dans mon réseau social, réel ou virtuel, que se forge l'opinion. Dans la relation à l'autre. Car on ne regarde jamais vraiment la télévision tout seul, on en parle le lendemain à la machine à café. 

Les rumeurs auraient donc un rôle social ?

Elles peuvent servir de faire-valoir. Il s'agit de la notion de capitalisme de la connaissance. On raconte une histoire pour montrer qu'on est bien informé, qu'on connaît des gens haut placés… On l'utilise pour entretenir un lien social, comme un bol de cacahuètes qu'on se passe pour alimenter la conversation.

Entre également en jeu une forme de pression à la conformité, à court terme. On acquiesce à une rumeur pour correspondre aux attentes d'un groupe, pour ne pas s'isoler. Cet entre-soi peut d'ailleurs conduire à colporter une information à laquelle on ne croit pas forcément. Mais le mimétisme n'est jamais absolu. On ne partage pas toutes les opinions de ses parents et de ses amis.

Qui colporte les rumeurs ? Des gens crédules, peu éduqués ?

N'importe qui peut transmettre une histoire sans fondements, parfois à son corps défendant. Cela peut être une chaîne d'e-mails appelant à soutenir la famille d'une fillette atteinte d'une grave maladie. L'histoire est vraie au départ, mais l'enfant est morte depuis longtemps. Pourtant des centaines d'internautes continuent à transférer des messages en ce sens. Certaines rumeurs, comme la destruction du mobilier de l'Elysée par Valérie Trierweiler, peuvent faire sourire. Même si l'on n'y croit pas, on en discute, on en plaisante et la rumeur vit.

Les médias contribuent aussi à la diffusion lorsqu'ils mentionnent l'existence même d'une rumeur, comme dans le cas d'un prétendu enseignement d'une "théorie du genre".

Par ailleurs, on n'observe aucun lien entre la crédulité des gens et leurs diplômes ou leur niveau socioculturel. Des études montrent même que les personnes plus diplômées sont plus susceptibles que les autres de croire aux rumeurs qui touchent au paranormal, aux extraterrestres. Et si l'on se penche sur le cas des grands scientifiques, on remarque que certains sont très croyants, très superstitieux, et d'autres absolument pas. Certains fréquentent une église, certains redoutent les chats noirs, d'autres non.

Y a-t-il des périodes plus propices à la diffusion d'une rumeur ? Les périodes de crise par exemple, ou de peur…

C'est une hypothèse écrite, mais jamais mesurée. On n'a jamais réussi à compter les rumeurs, alors on peut difficilement les classer et les associer à des périodes. On observe simplement que plus le nombre d'informations qui circulent est important, plus il y a de rumeurs dans le lot. En cela, peut-être, les périodes de crise, même mineures, sont favorables à la circulation de la rumeur, comme de l'information. Vous ne parlez jamais autant à votre voisin de palier que lorsque qu'il y a une fuite d'eau dans votre immeuble.

Est-il utile de démentir ?

Je me garde bien de prodiguer des conseils en la matière. Chaque cas est unique. Parfois, le démenti a les pires conséquences. Souvenons-nous du cas d'Isabelle Adjani, en 1987, invitée sur le plateau du JT de TF1 pour démentir la rumeur selon laquelle elle était atteinte du sida. Il se racontait même qu'elle en était morte. Jean-Noël Kapferer [professeur à HEC et auteur de Rumeurs : le plus vieux média du monde] a démontré le double impact du démenti. Non seulement l'intervention télévisée a multiplié la notoriété de la rumeur par trois. De 23% des Français au courant avant, on est passé à 80%. Mais en plus, la déclaration de l'actrice a eu un effet sur la crédulité des gens. Elle a été soupçonnée d'avoir véritablement quelque chose à cacher, selon l'adage "il n'y a pas de fumée sans feu".

Pourtant, certains le font, qu'il s'agisse des victimes, ou des médias. 

Dans certains cas, le démenti est utile. Il peut l'être à des fins politiques. Dans l'affaire de la rumeur du "9-3", les maires que l'on soupçonne d'accueillir des Noirs venus de Seine-Saint-Denis en échange d'argent démentent catégoriquement. A quelques mois des municipales, cela peut être de l'ordre de la stratégie politique, tout comme lancer une fausse information peut avoir des fins politiques. 

Le cas des SMS envoyés aux parents d'élèves pour leur dire que l'école allait enseigner une prétendue "théorie du genre", par exemple, a piégé tout le monde. Il ne s'agit pas d'une rumeur, mais d'un activisme militant clairement identifiable. Une campagne politique non-conventionnelle, certes, mais puissante. Si les journalistes l'avaient abordée comme telle immédiatement, l'histoire aurait peut-être pris un autre tour, une autre forme, peut-être celle d'une bataille politique, plutôt qu'une folle rumeur qui semble incontrôlable.

Quelles traces les rumeurs laissent-elles ? Meurent-elles vraiment lorsqu'elles cessent de circuler ?

Les rumeurs marquent parfois tellement l'imaginaire collectif qu'elles reviennent à intervalle régulier. La rumeur d'Orléans a connu ce parcours, à Paris, Toulouse, Tours, Limoges, Douai, Rouen, Lille, Valenciennes... ; une quinzaine d'années plus tard à Dijon et La Roche-sur-Yon ; en 1990, à Rome ; et jusqu'en Corée du Sud. Cela devient une légende urbaine et parfois, quand on entre dans une cabine d'essayage un peu glauque, on ne peut s'empêcher d'y penser.

Les victimes de rumeurs, elles, souffrent d'une impossible amnésie. Il était déjà compliqué pour une personne, publique ou privée, de se débarrasser d'une rumeur avant l'arrivée d'internet. Mais ce média de masse, qui archive tout, a rendu l'oubli littéralement impossible. Dominique Baudis, homme politique accusé à tort de proxénétisme, de viol, de meurtre et d'actes de barbarie dans l'affaire Alègre, garde une mauvaise image dans l'esprit de certains. Pourtant, la justice l'a innocenté et ses accusateurs ont été jugés coupables de dénonciation calomnieuse.

Heureusement, une réputation ne se construit pas uniquement sur une rumeur. Les informations nous concernant se multiplient chaque jour, chaque année. Plus il y a d'informations, plus il y a de rumeurs, mais plus il y a aussi de possibilités de vérifier les faits et de rétablir la vérité.