En dénonçant, dimanche 9 février, le livre Tous à poil, publié par les éditions du Rouergue, Jean-François Copé affirmait épingler un album "recommandé aux enseignants pour faire la classe aux enfants de primaire", ce qui est faux. Le président de l'UMP prétendait aussi y voir le relais d'une prétendue "théorie du genre" enseignée à l'école.

Les auteurs, les éditeurs et le gouvernement sont immédiatement montés au créneau pour défendre cet ouvrage qui figure simplement, parmi d'autres, sur le site de l'ABCD de l'égalité (proposant des ressources pour aider à transmettre aux élèves la culture de l’égalité entre filles et garçons).

Mais cette polémique a au moins un mérite. Elle permet de revenir sur une littérature jeunesse créative et riche de 12 000 parutions par an, dont 5 000 nouveautés. Une littérature qui aide les enfants à se construire, estime Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, et qu'il faudrait plutôt défendre qu'attaquer. Entretien.

Francetv info : Pourquoi la polémique actuelle a-t-elle pris ? 

Sylvie Vassallo : Ce mauvais procès s’appuie évidemment en partie sur le côté moralisant d'une droite catholique mobilisée en cercle fermé. Mais il s'appuie aussi sur une angoisse des parents face au monde actuel, par rapport à l'avenir de leurs enfants et à leur réussite scolaire.

Une tempête dans un verre d’eau, alors ?

Non, parce qu’il y a des auteurs et des éditeurs menacés, mis sur des listes noires. Ce n’est pas massif, mais c’est inquiétant. Il ne faut pas invectiver les parents inquiets : il faut leur présenter les livres en question. Réagir en désamorçant parce que cette polémique est surtout le symptôme d’une société qui va mal.

Qu’est-ce qui caractérise la littérature jeunesse ?

C’est un genre assez singulier puisque c'est une littérature qui se destine aux enfants, mais qui est une littérature à part entière. Il est absolument fondamental qu'on frotte très tôt les enfants au domaine de la fiction. Cela leur permet d’appréhender les questions qu’ils se posent depuis qu'ils sont tout petits : d'où l'on vient ? Comment suis-je ? Qui est mon corps ? Pourquoi je ressens ça ? Qui est l’autre ? Pourquoi ai-je peur ? Pourquoi suis-je heureux ? Malheureux ?

Cette littérature permet aux enfants d'appréhender ces questions, mais sans leur donner de règles morales, sans leur dire "tu dois penser ça". Elle leur apporte une multiplicité de regards sur ces sujets, de regards d'artistes qui vont toucher leur sensibilité, et leur permettre d’entrer dans la complexité du monde. De devenir soi.

Peut-on tout aborder dans la littérature jeunesse ?

Est-ce qu'on peut tout dire aux enfants ? J’aurai tendance à dire oui, à condition qu'on prenne le soin de les accompagner dans cette découverte. La littérature jeunesse le fait très bien parce que ce sont des histoires maîtrisées.

Prenez Max et les maximonstres, de Maurice Sendak, qui est un best-seller de la littérature jeunesse. C'est l’histoire d’un petit garçon qui, à force de bêtises, est puni par sa maman. Elle l'envoie réfléchir dans sa chambre. Sa colère enfle, enfle, enfle contre sa maman. C'est une colère noire. On voit Max partir au pays des monstres, expurger sa colère, puis revenir chez lui, dans sa chambre, où l’attend un dîner tout chaud préparé par sa mère.

Cette histoire raconte la possibilité pour cet enfant de ressentir cette colère, cette angoisse, et de l'assumer. Et en même temps – le regard sensible de l'artiste intervient ici – Max retombe sur ses pattes à la fin. Il n'y a pas de leçon de morale : on ne dit pas que la mère a raison ou que l'enfant a tort. La lecture que chacun en fait permet une interprétation différente. Il ne faut pas soupçonner l’enfant de ne pas savoir lire. Il y a toujours plusieurs lectures possibles. Le lecteur a le pouvoir.

Quand Max et les maximonstres est sorti dans les années 1960, une série de psychologues se sont élevés contre le livre parce qu'il semble autoriser l’enfant à se rebeller contre sa mère. C'est une lecture d'adulte.

Ce qui compte, c'est la forme plus que le fond 

Quand on regarde globalement la littérature jeunesse, on se rend compte qu’elle est très attentive à la façon dont elle aborde les sujets. Parmi les sujets difficiles, il y a la question de la mort. Elle est très troublante, très angoissante. Mais il faut savoir l'aborder pour que ce soit une expérience enrichissante, interrogative, non traumatisante et la littérature jeunesse sait très bien le faire. L’humour, la poésie, les mots-valises comme dans l'oeuvre de Claude Ponti, tous ces éléments de décalage sont une façon de permettre aux enfants d'accéder à ces questions très tôt. Dans l'album Tous à poil, ces éléments de décalage, comme la ritournelle (A poil le bébé, à poil la baby-sitter, à poil le chien) sont très visibles et aident à répondre aux interrogations sur le corps et la nudité.

Grâce à la dimension métaphorique, les contes de fées abordent des questions drôlement compliquées,. Un adulte qui lit attentivement Le Petit Chaperon rouge aujourd'hui verra bien que ce conte n'est pas un avertissement contre le loup, mais contre l'homme. Vous vous souvenez, quand le loup mange la grand-mère, prend sa place dans le lit et essaie de faire venir à lui la petite fille qui s'inquiète ("comme vous avez de grandes mains, mère-grand","comme vous avez de grandes dents"). Remplacez le loup par un homme : ce qui se passe dans cette scène est particulièrement troublant.

Mais on continue de raconter Le Petit Chaperon rouge aux enfants. Pourquoi ? Parce que la distance du conte permet des interprétations multiples qui vont évoluer avec l’âge de l’enfant et c'est complètement maîtrisé dans l'écriture.

Quelles précautions doivent prendre les auteurs quand ils abordent des thèmes délicats ?

Le respect pour le lecteur, d'abord, et suffisamment de possibilités d’interprétation pour qu’il puisse faire les connexions qu’il veut et une lecture qui ne sera pas forcément celle de l'adulte.

Je me souviens de Sans toi, de Claudine Galea, un livre sélectionné pour un prix qui avait soulevé beaucoup de discussions dans un jury à Montreuil. C’était l’histoire d’une maman qui parlait avec sa fille. Le père n’était pas là, et le livre tournait autour de la douleur de cette maman. Un texte très touchant, avec de belles illustrations. Certains jurés s'en sont offusqués, l'interprétant comme un livre sur le divorce.

Or, à aucun moment de l'histoire, on ne donnait la raison du départ du père ou de son absence. Il n’était dit nulle part non plus qu’il ne reviendrait pas. Les enfants n'y mettaient pas cette charge-là. Pour des raisons X ou Y, les adultes plaquent parfois une morale ou chargent le livre d’intentions que l’enfant ne lui attribue pas, pas plus que l’auteur.

Les enfants vivent dans un monde complexe. La littérature jeunesse raconte ce monde complexe en respectant le lecteur et ça, c’est rassurant.

Est-ce qu’il est arrivé néanmoins qu'un livre vous choque ?

Ce qui me choque, c’est quand le propos n’est pas suffisamment exigeant sur le plan littéraire ou artistique, quand on ne laisse pas suffisamment d'espace à l'interprétation, quand on est juste dans l’injonction. Mais le livre est alors moins choquant qu’inutile.