En Roumanie, le mal-être des étudiants français en médecine

Quel mal frappe donc les étudiants français en médecine de Cluj, en Roumanie ? En l’espace d’un mois (courant mars et début avril), on dénombre deux suicides et deux tentatives de suicide parmi les élèves. Un psychiatre s’est rendu sur place pour tenter de comprendre cette vague de suicides dans cette ville qui attire de nombreux étrangers.

(Quatre suicides ou tentatitves de suicide parmi les étudiants français en moins d'un mois à l'université de Cluj: les autorités français s'inquiètent © RF/Sébastien Baer)
Radio France

Mis à jour le
publié le

En à peine un mois, deux étudiants français de l'université de Cluj, au nord-ouest de Bucarest en Roumanie, se sont suicidés. Deux autres ont tenté de faire de même. Un psychiatre s'est rendu sur place pour tenter de faire la lumière sur le "mal" qui ronge les élèves.

En Roumanie, le mal-être des étudiants français en médecine - reportage Sébastien Baer
--'--
--'--

Cluj, cadre de vie idéal, mais des étudiants sous pression

Le cursus est de qualité, la ville agréable, les loyers modérés, le matériel de l’université très en pointe, mais surtout, Cluj offre une dernière chance de devenir médecin à ceux qui ont été recalés en France.  Chaque année, la filière francophone accueille 80 nouveaux étudiants.

("Le fait qu’il y ait, en trois semaines, quatre tentatives de suicide dont deux mortelles, forcément ça interpelle" Pascal Pannetier, psychiatre français venu "enquêter" en Roumanie © RF/Sébastien Baer)

Evidemment, ces quatre drames ont secoué la communauté française. Paris s'est préoccupé de la situation et a envoyé sur place un psychiatre, le docteur Pascal Pannetier. "Le fait qu’il y ait, en trois semaines, quatre tentatives de suicide dont deux mortelles, forcément ça interpelle. Et on ne peut pas rester avec l’idée qu’il s’agit simplement d’une coïncidence ou de problèmes personnels. Tous les groupes de parole et tous les entretiens individuels que j’ai mis en place allaient dans le même sens : ils sont tous soumis à une très forte pression, des études, d’un devoir de performance, de devoir faire ses preuves, d’être à la hauteur des espérances familiales. On sait très bien que là un étudiant sur cinq ne va pas bien et parmi ces étudiants, beaucoup ont pensé au suicide."

Cellule psychologique

Pascal Pannetier et des psychologues roumains ont reçu les élèves pour écouter leur détresse. Plus de 150 ont confié leurs difficultés. Et pour beaucoup d'entre eux, il était important de pouvoir parler, témoigne Solène Noret, la présidente de la corporation de médecine de Cluj. "On est loin de nos familles, on est expatrié pour six ans, il y a forcément des moments où on va moins bien et c’est important de pouvoir en discuter. On a mis en place un week-end d’accueil pour tous les étudiants pour discuter du ressenti en tant qu’étudiant expatrié, du retour en France. Et on a mis aussi en place un téléphone d’urgence 24/24 où tous les étudiants peuvent appeler en cas de coup de blues ou d’angoisse" .

"Démerdez-vous"

Parce qu’ils ont échoué en France, parce qu’ils sont en Roumanie, certains élèves ont le sentiment d’être méprisés par leur corporation. Un exemple qui est souvent cité : à la fin de leurs études, en 6e année, les étudiants en médecine passent tous l’ECN, l’examen classant national. C’est un examen crucial car leur classement va déterminer leur avenir : leur spécialité et leur lieu d’affectation. Pour se préparer, les élèves de France ont accès à une plate-forme numérique, toute nouvelle. Mais pas les Français de Roumanie.

C’est une différence loin d’être anecdotique insiste Paul Vara, étudiant en 5e année. "Pourquoi ostraciser en permanence cette filière clujoise, alors qu’elle est reconnue ? On ne demande pas à être privilégié. On demande simplement à pouvoir nous entraîner comme n’importe quel étudiant qui veut préparer ce concours. Le jour de l’examen, on va nous mettre une tablette électronique dans les mains en nous disant ‘démerdez-vous’. C’est extrêmement pénalisant" .

Ce fameux ECN a d’ailleurs lieu cette semaine en France pour les étudiants qui ont terminé leur 6ème année de médecine. Mais dans sa version ancienne. La nouvelle formule entrera en vigueur l’année prochaine.

Lien direct

Les parents de l’une des jeunes filles qui s’est suicidée font le lien entre cette différence de traitement et le geste désespéré de leur fille. Elle s’appelait Margaux. Elle avait 24 ans. C’était une jeune fille brillante, sans problème. Elle était arrivée en Roumanie en 2010. Elle était en 5e année. Elle s’est donnée la mort dans son appartement de Cluj le 3 mars.

(Rémi Baudin, le père de Margaux, 24 ans, qui s’est suicidée le 3 mars dernier © RF/ Sébastien Baer)

Désespérée de ne pas pouvoir lutter à armes égales avec ses camarades restés en France. "Elle disait toujours qu’elle voulait devenir médecin et elle avait cette ambition depuis l’âge de 14 ans, c’était vraiment dans ses tripes"  confie son père, Rémi Baudin qui a lancé une association pour les étudiants français à l'étranger (APFE) . "Mais, en même temps, elle se disait ‘si je rate mon ECN, qu’est-ce que je vais pouvoir faire ? Et elle s’est dit qu’elle n’y arriverait jamais, elle ne voyait pas comment elle pouvait être médecin. C’est la médecine qui l’a tuée" .

"C’est la médecine qui l’a tuée", dit Rémi Baudin le père de Margaux, 24 ans
--'--
--'--

Mise en garde

("A un moment donné, la cocotte-minute explose" Benoît Bavouset, directeur de l'institut français de Cluj © RF/Sébastien Baer)

Impossible évidemment de dire si cela a été l’unique raison des suicides de Margaux et de sa camarade et des deux tentatives de suicide. Mais depuis ces drames, Benoît Bavouset, le directeur de l’institut français de Cluj, demande aux élèves candidats à l’exil de bien réfléchir avant de s’engager. "Passer six ans quand on a 20 ans dans des années fondamentales de sa vie, loin de sa famille, loin de ses amis, ça n’est pas anodin. Les étudiants ici ne l’ont pas forcément tous compris. On ne vit pas entre parenthèse pendant six ans. Certains étudiants ne savent pas parler le roumain au bout de six ans. Si vous ne vous ouvrez pas, tout tourne autour de vos études et ça devient insupportable. Tout prend des proportions exagérées et à un moment donné, la cocotte-minute explose" .

Ces étudiants de Roumanie ont quand-même des raisons d’espérer: l’hôpital de Niort, qui manque de médecins, pourrait en recruter certains. Tout comme le département de la Sarthe. En attendant, les Français de Cluj ne demandent qu’une chose : être traités comme leurs camarades restés en France.

L'Ordre des Médecins réservé sur cette formation

"Nous restons attentifs à la qualité de l'enseignement distribué sur place. Les conditions de la formation en Roumanie d'après une mission conduite en 2011 avaient montré qu'il y avait des compartiments de l'enseignement qui méritaient d'être optimisés " explique Patrick Bouet, le président Conseil national de l'Ordre des médecins. Il rappelle aussi le numerus clausus instauré en France pour réguler le nombre de médecins. "Quand on a une aspiration profonde de faire un métier, qu'on est obligé de s'expatrier, tout ça ne peut que rendre ces jeunes Français tristes. Mais ce n'est pas sur eux qu'il faut faire porter la responsabilité. C'est sur le système de notre pays qui n'est pas adapté ".

"Les résultats des étudiants qui sont venus passer l'ECN l'année dernière ont montré qu'ils n'étaient pas dans le haut du panier" (Patrick Bouet)
--'--
--'--