Novice, ambitieuse, décriée... Marlène Schiappa, une secrétaire d'Etat en quête d'équilibre

Deux mois que Marlène Schiappa est au gouvernement et elle a déchaîné plus de passions que n'importe lequel de ses collègues. Entre volonté d'agir et com' ratée, franceinfo dresse le portrait de la nouvelle secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes.

Marlène Schiappa après le premier conseil des ministres du gouvernement Philippe, le 18 mai 2017.
Marlène Schiappa après le premier conseil des ministres du gouvernement Philippe, le 18 mai 2017. (CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP)
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Mathilde GoupilfranceinfoFrance Télévisions

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Son nom se prononce "ch-ia-pa". "A la française", glisse Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat en charge de l'Egalité entre les femmes et les hommes. Parfois écorché, souvent vilipendé, le patronyme corse de la benjamine du gouvernement fait régulièrement la uneC'est dans son bureau, à deux pas des Invalides, qu'elle reçoit franceinfo. Son équipe a rapidement accepté l'idée d'une rencontre – besoin de redorer un blason trop vite terni par l'enchaînement de polémiques.

Dans cette grande pièce claire, se trouvent quatre imposants fauteuils de cuir et une table basse sur laquelle une rangée de bouteilles d'eau attend les visiteurs, associatifs plus que journalistes. Et puis elle. Grande, de l'énergie à revendre, qui vous accroche le regard et ne le lâche plus. Pendant une heure, elle met de l'ardeur à se défendre, visiblement soulagée de pouvoir s'expliquer sur ses deux premiers mois au gouvernement. "Pour une fois que je peux raconter ma version..."

"Elle confond parfois vitesse et précipitation"

D'une cité parisienne où elle naît et grandit dans les années 1980 aux couloirs ministériels, Marlène Schiappa n'a pas perdu de temps. Fille d'un père corse et d'une mère italienne, cette brune goûte à la politique dès 2001, en se présentant aux élections municipales à Paris, alors qu'elle n'a que 18 ans. Diplômée en communication puis salariée de la célèbre agence Euro-RSCG, elle fonde le blog "Maman travaille" en 2008, espace de réflexion sur la difficile conciliation entre vie perso et vie pro chez les femmes. Le site devient rapidement une association de "mères actives" menant tambours battants conférences et lobbying auprès du gouvernement. Objectif de son engagement : "renouveler le discours féministe", explique Marlène Schiappa. "La maternité est un sujet politique."

Marlène Schiappa au Mans, le 28 avril 2017.
Marlène Schiappa au Mans, le 28 avril 2017. (JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP)

"Force de la nature", "touche-à-tout", selon son entourage, la jeune femme pressée renoue avec la politique en 2014, après un détour par le journalisme et la création de contenus pour le web. Fraîchement installée au Mans, dans la Sarthe, avec son conjoint et ses deux filles, elle est repérée par le maire socialiste Jean-Claude Boulard, qui l'intègre à sa liste comme personnalité de la société civile, en vue des municipales. Elle sera son adjointe à l'égalité. 

Elle avait une capacité à défendre ses positions, un sens de la réplique... J'ai eu l'intuition d'un talent.

Jean-Claude Boulard

à franceinfo

La néo-Mancelle, qui a adhéré à En marche ! "depuis chez elle", croise pour la première fois Emmanuel Macron à l'été 2016. Au culot – un trait récurrent de sa personnalité –, elle invite le ministre de l'Economie à rencontrer des entrepreneurs au Mans. Ce sera chose faite trois mois plus tard, alors qu'Emmanuel Macron n'occupe déjà plus Bercy et qu'il peine dans les sondages. Marlène Schiappa lui remet l'un de ses livresPlafond de mère (éd. Eyrolles). Le courant passe.

Propulsée à la tête d'En marche ! dans la Sarthe, elle devient aussi la référente de la campagne sur les questions d'égalité hommes-femmes et intègre la commission d'investiture du parti pour les législatives. La preuve d'un "sens politique développé" pour l'une de ses anciennes connaissances professionnelles, contactée par franceinfo. "Juste un bon feeling", rétorque Anaïs Lunet, amie de longue date et présidente de la Fédération des baby-planners francophones.

"Il faut qu'elle soit moins blogueuse"

Les choses se compliquent pour Marlène Schiappa à son arrivée rue Saint-Dominique en mai 2017. Avant son entrée au gouvernement, elle s'est fendue d'une quinzaine d'ouvrages. Aux côtés d'un essai sur la culture du viol, plusieurs romans et "guides" dont elle revendique la légèreté de ton. Comme Osez l'amour des rondes, un "livre érotico-rigolo sur/pour les rondes" selon son auteure (éd. La Musardine), dont certains passages sont à tout le moins très maladroits. "Une seule idée reçue sur les rondes est avérée ? Elles sont sexy, elles sont sensuelles, elles attirent le mâle en rut, et quand on y a goûté, on ne peut plus s'en passer !" écrit la jeune femme, affirmant aussi que "la fellation" est "une spécialité des rondes". "Oui, il y a des choses que je formulerais différemment si je l'écrivais aujourd'hui", concède-t-elle. Celle qui évoque désormais un "non-sujet" ne souhaite plus s'exprimer sur la question. 

Lors de la victoire d\'Emmanuel Macron, le 7 mai 2017.
Lors de la victoire d'Emmanuel Macron, le 7 mai 2017. (CITIZENSIDE / FRANCOIS NAVARRO / CITIZENSIDE)

Maladroite, Marlène Schiappa ? "Elle confond parfois vitesse et précipitation", explique à franceinfo une ancienne connaissance du Mans. Elle-même se définit comme une "impatiente", qui "aime que les choses aillent vite". Quitte à se brûler les ailes. Comme en avril, lorsqu'elle poste sur Twitter des photos d'elle arpentant les rues du quartier La Chapelle-Pajol, dans le 18e arrondissement de Paris. "Les lois de la République protègent les femmes, elles s'appliquent à toute heure et en tout lieu", écrit cette habituée des réseaux sociaux, au sujet du quartier accusé d'être un lieu de harcèlement récurrent.

Le tweet est rapidement supprimé. "Juste après avoir publié les photos, je me dis que ce n'est pas une bonne idée, qu'il faut en parler à mon conseiller en communication", raconte-t-elle à franceinfo. Trop tard, ses clichés sont la risée de Twitter. "Je lui ai dit qu'il fallait qu'elle soit moins blogueuse. Twitter est un autre monde, il faut prendre ses distances", confie Jean-Claude Boulard, le sénateur-maire du Mans, qui a soutenu Emmanuel Macron lors de la présidentielle, et avec lequel elle entretient toujours de bons rapports. 

Maintenant que je suis secrétaire d'Etat, je ne peux plus tweeter moi-même.

Marlène Schiappa

à franceinfo

De sa rencontre avec Cyril Hanouna au CAP petite enfance, les polémiques s'enchaînent pour Marlène Schiappa. Imprécise mais aussi parfois mal comprise, elle aborde néanmoins "de vrais sujets à travers ses interventions", souligne Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes, auprès de France 24. Dernier exemple en date, le soi-disant "taux d'épisiotomie à 75%" chez les femmes qui accouchent, tiré d'une étude de l'association Maman travaille. En réalité, ce chiffre est évalué à 27%, relève Le Monde, même s'il grimpe à 44% pour les premiers accouchements, indique l'Inserm.

"Dire que je n'ai pas de poids politique, c'est faux"

Pour tenter de prévenir de futurs couacs, son cabinet veut à l'avenir être plus clair dans sa communication. "On fera attention à ce que nos propositions de sujets ne soient pas comprises comme des annonces", promet l'un de ses conseillers à franceinfo.

"Il y a quand même un petit côté caricatural, elle fait face à un procès en incompétence", s'insurge le successeur de Marlène Schiappa à la tête d'En marche  ! dans la Sarthe, Willy Colin.

Face aux critiques, la secrétaire d'Etat défend sa connaissance de tous les dossiers, y compris ceux qui ne touchent pas à son dada de la maternité. "Ça peut paraître prétentieux, mais je revendique une expertise sur toutes les questions d'égalité femmes-hommes."

Parce que je suis un peu typée et que j'ai les cheveux longs, certains pensent que ma place est dans une émission de téléréalité.

Marlène Schiappa

à franceinfo

"Ce n'est pas tellement sa compétence qui est en question, glisse Caroline de Haas, co-fondatrice d'Osez le féminisme, contactée par franceinfo. Pour faire avancer une question dans la Ve République, il faut que le président décide d'en faire une priorité." Et pour rappeler à Emmanuel Macron sa promesse de faire de l'égalité femmes-hommes une "grande cause nationale", certaines associations auraient préféré un profil plus politique que celui de l'ancienne blogueuse. "Il faut être capable d'instaurer un rapport de force avec les autres ministres", glisse encore la militante. "Elle apprend très vite mais elle est inexpérimentée en politique. Le gouvernement l'a mise là en sachant qu'elle leur foutrait la paix", estime aussi son ancienne collègue, qui craint que la question des droits des femmes ne passe à la trappe.

"Dire que je n'ai pas de poids politique, c'est faux, dément l'intéressée. En tant qu'ex-membre de la commission d'investiture de LREM, je connais une majorité des parlementaires."

Avoir de l'influence aujourd'hui, ce n'est pas être passé par les arcanes du Parti socialiste.

Marlène Schiappa

à franceinfo

Mais les associations ont du mal à digérer le coup de canif au budget des droits des femmes, asséné, pensent-elles, sans un bruit de sa part. "On se serait attendues à ce qu'elle défende son budget", s'étonnent plusieurs responsables associatives. Le reproche a le don d'énerver Marlène Schiappa, qui assure avoir pourtant usé de pédagogie auprès de Bercy. "Les négociations sont souterraines, ça s'appelle de la diplomatie. Ce n'est pas à celui qui crie le plus fort." 

Avec le président du conseil départemental de la Sarthe, Dominique Le Mèner, lors des \"24 heures du Mans\", le 17 juin 2017.
Avec le président du conseil départemental de la Sarthe, Dominique Le Mèner, lors des "24 heures du Mans", le 17 juin 2017. (JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP)

"Elle fait face à beaucoup d'attaques sexistes"

Désormais, celle-ci garantit que sa relation avec les associations est sur les rails. "Je n'ai pas à représenter tel ou tel courant féministe", rappelle-t-elle. Mais difficile d'oublier qu'avec Maman travaille, elle ne partage pas la même culture militante que les associations les plus politisées. "Il y a eu un mouvement social général pour dénoncer la baisse de financement, elle aurait pu s'appuyer sur nous pour obtenir des marges de manœuvre", regrette Caroline de Haas, qui a mené la contestation sur Twitter.

Pourtant, l'ensemble des féministes interrogées par franceinfo veulent éviter le "Schiappa-bashing". "Etre une femme, jeune, sur les questions féministes, ça n'est pas facile, reconnaît Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole d'Osez le féminisme. Elle fait face à beaucoup d'attaques sexistes, et on la défendra toujours contre ça."

"C'est un exercice difficile que de faire un portrait de Marlène, avait confié à franceinfo l'une de ses amies. Vous allez entendre tout et son contraire, et elle est tout cela à la fois." Effectivement, difficile de la cerner même après une heure d'entretien. Elégante mais sans collier de perles. Impétueuse jusqu'à l'excès. Des écrits plutôt bien tournés, d'autres dont la légèreté frôle l'inconséquence. "Laissez-moi du temps pour agir", plaide la secrétaire d'Etat. Et pour la comprendre ?