Djihad : ces Françaises prêtes à tout

Il y a en France des figures féminines du djihad. Particulièrement déterminées, ces femmes ont joué, au sein de Daech, un rôle qui a été jusqu’ici sous-estimé.

(Hayat Boumeddiene, compagne d'Amedy Coulibaly.)
Radio France

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Elles s’appellent Sarra, Camille, ou encore Hayat Boumeddiene. L’image de cette dernière a frappé les esprits, elle a été diffusée partout en janvier 2015.

La jeune femme enceinte venait de rejoindre la Syrie, quelques jours seulement avant que son compagnon Amedy Coulibaly ne tue une policière à Montrouge puis n’abatte froidement quatre personnes dans l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Hayat Boumeddiene était la compagne mais aussi, peut-être, la complice du terroriste. Aujourd’hui, dans les rangs de l’organisation Etat islamique, elle serait perçue comme un modèle pour les femmes de djihadistes.

Les Français ont découvert ces photos exhumées par les services de police. On voit Hayat Boumeddiene en 2010, dans le Cantal, où son mari est allé rejoindre son mentor - le terroriste Djamel Beghal -, la jeune femme apparait telle une guerrière intégralement voilée, en train de s’exercer au tir à l’arbalète.

Qui sont ces femmes dans le djihad qui épousent la cause ? Pour l’avocate pénaliste Samia Maktouf, "ces femmes, c’est la force, c’est le point d’ancrage de ces terroristes. Ce ne sont pas des victimes et elles ne souhaitent surtout pas s’attribuer le statut de victimes. Ce sont des femmes qui agissent, des femmes qui jouent un rôle prépondérant, ce sont des femmes qui sont faiseurs de destins."

Attaques suicide évitées ?

Il y a des profils de femmes qui inquiètent encore plus les autorités. Celles-ci sont persuadées que des attentats suicide menés par des Françaises ont été évitées de peu. Les magistrats citent l’exemple de Camille, arrêtée en décembre à Montpellier, chez qui on a trouvé un faux ventre de femme enceinte. Les enquêteurs ont la conviction que ce faux ventre était destiné à masquer une ceinture d’explosifs, ce que nie la jeune femme.

Il y a également le cas de celle que nous appellerons Sonia, une jeune femme dépressive récemment condamnée par le tribunal de Béthune pour apologie du terrorisme. La mère de cette convertie raconte que Sonia avait été approchée il y a quelques mois par un groupe de djihadistes pour mener une attaque suicide à Marseille. "Le groupe avait demandé qu’elle le rejoigne 'pour faire péter une synagogue', comme elle a dit. D’après ce qu’elle a raconté, ils devaient aussi prendre des Juifs en otages. Elle, elle devait mettre la ceinture d’explosifs. C’est ce qu’elle a expliqué. Elle savait très bien comment ça se maniait.  Elle passait le fil le long de sa manche, elle avait la manette sur laquelle elle devait appuyer si jamais il se passait quoi que ce soit."

Et puis il y a Sarra, une jeune Parisienne qui aurait reconnu devant les policiers du renseignement avoir cherché à mener une opération kamikaze, d’abord à Disneyland Paris, puis au siège de la Société Générale. Des accusations contestées par ses proches et son avocat. Son procès se tenait il y a quelques semaines à Paris, mais la jeune femme n’était pas là, en fuite, elle a violé son contrôle judicaire pour tenter de rejoindre la Syrie.

Le profil de Sarra est singulier. Cette musulmane de 20 ans vivait chez ses parents à Paris. "Pro" de l’informatique, elle était inscrite en école de commerce. Elle s’est radicalisé presque du jour au lendemain : lorsque ses profs lui ont demandé d’ôter son voile en classe, elle a alors arrêté ses études.

Puis Sarra a passé deux ans derrière son ordinateur à faire ce que l’on appelle un "djihad médiatique", sur internet. En deux ans, selon les enquêteurs, elle a tissé des liens avec les principaux groupes terroristes de la planète. Sarra utilisait des clés de cryptage pour communiquer avec eux, elle relayait leurs messages, les traduisait, jusqu’au jour où elle aurait proposé au comité militaire d’AQPA (Al Qaeda dans la Péninsule arabique), de commettre un attentat suicide en France. Selon la justice, Al Qaeda lui aurait alors répondu : "Nous ne voulons pas de vous parce que vous êtes une femme, et que nous n’enrôlons pas les femmes"

"On a négligé le rôle des femmes"

C’est un fait, les femmes sont assez peu nombreuses à être poursuivies dans les dossiers de djihadisme. 22 femmes sont actuellement mises en examen en France, pour 213 hommes. Il y a plusieurs explications à cette faible proportion des femmes dans les dossiers judiciaires.

D’abord, contrairement aux hommes, il y a peu de femmes parties en Irak et en Syrie qui ont pu revenir en France. Ensuite, pour celles qui sont revenues, la justice a du mal à prouver qu’elles ont été impliquées dans une "katiba", c’est-à-dire un bataillon. Or en droit français, il est indispensable d’apporter cette preuve pour qualifier le délit d’association de malfaiteur en relation avec une entreprise terroriste.

Enfin, on a longtemps cru que les femmes agissaient sous la contrainte, comme l’explique l’ancienne juge antiterroriste Béatrice Brugère, secrétaire nationale de FO Magistrats : "Le focus judiciaire s’est davantage axé sur les hommes parce que c’est un stéréotype pour nous beaucoup plus facile, beaucoup plus connu, beaucoup plus compréhensible aussi, par rapport à l’idée que l’on se fait du terrorisme. Le rôle des femmes est quelque chose que l’on a négligé. Le rôle des femmes est important parce qu’elles ont une force différente et un véritable militantisme. Elles peuvent être provocantes. Ce qu’on a pu voir, c’est que souvent elles ne sont pas faibles par rapport à leur engagement, elles assument parfaitement leurs positions, elles ne cherchent pas à excuser ou à se dérober. »

Un aplomb sans faille

En interrogatoire, les femmes font souvent preuve d’un aplomb extraordinaire. "J’ai vu des petites de 14 ou 15 ans qui sont interrogées trois jours de suite par l’antiterrorisme, c’est très impressionnant : elles ne bronchent pas, raconte l’anthropologue Dounia Bouzar qui intervient auprès de jeunes radicalisés. Quand je les récupère après l’interrogatoire, elles me disent : "Je ne ressentais rien, c’est comme si, de toute façon, j’étais dix fois plus puissante qu’eux, je n’avais pas peur, même si j’entendais parfois mes parents qui pleuraient, il n’y avait plus rien qui me touchait.""

Ces femmes adoptent aussi souvent cette attitude devant leurs proches ou sur les réseaux sociaux. Il n’y a qu’à voir ce courriel rédigé par la jeune épouse française d’un des terroristes du Bataclan, révélé il y a quelques semaines par Le Parisien-Aujourd’hui en France . Ce message à une amie est envoyé de Syrie, quelques jours seulement après les attentats du 13 novembre. La confession, en forme de revendication, est glaçante : "J’étais au courant depuis le début et j’ai encouragé mon mari à partir pour terroriser le peuple français (…) J’envie tellement mon mari, j’aurais tellement aimé être avec lui pour sauter aussi."

Pas encore de combattantes au sein de l’EI

Mais les femmes terroristes restent des exceptions. Et les Françaises qui ont rejoint Daech en Irak et en Syrie ne participent pas aux combats, selon les services de renseignement. Pas encore, en tout cas. Pour Daech, la mission principale de ces femmes consiste à faire des enfants et à former les futures générations de djihadistes.

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