Illuminati et autres théories du complot : pourquoi ces croyances ont-elles autant de succès ?

Une ancienne société secrète, les Illuminati, gouvernerait le monde. Sur internet ou dans la littérature, le mythe fait parler et rencontre de plus en plus d'adeptes. Décryptage avec Bertrand Vidal, sociologue de l'imaginaire. 

Un fan de Kanye West forme un triangle, un des symboles supposés des Illuminati, au Bonnaroo Music Festival, dans le Tennessee (Etats-Unis), le 13 juin 2014.
Un fan de Kanye West forme un triangle, un des symboles supposés des Illuminati, au Bonnaroo Music Festival, dans le Tennessee (Etats-Unis), le 13 juin 2014. (WADE PAYNE/AP/SIPA / AP)
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Un complot politico-financier, piloté depuis les salles obscures du Pentagone ou de la Commission européenne. Une secte ancestrale, au service de l'Antéchrist, qui tente de contrôler les esprits à coups de messages subliminaux, dans les films, la musique ou les produits de consommation. En bref, des puissants mal intentionnés qui secrètement détiennent le pouvoir, partout dans le monde.

Popularisés par le best-seller de Dan Brown, Anges et démons, en 2000, les Illuminati, sorte de société secrète des puissants dont le but serait de diriger le monde, suscitent tous les fantasmes. Les vidéos et les articles dénonçant la manigance pleuvent sur internet. Selon un sondage Ipsos, un Français sur cinq croit en leur existence. Pour comprendre l'étonnant succès de cette théorie complotiste, francetv info a interviewé Bertrand Vidal, sociologue au Centre de recherche sur l'imaginaire collectif de l'université Paul-Valéry de Montpellier (Hérault).

Francetv info : Un Français sur cinq croit à l'existence des Illuminati. Cela vous surprend ?

Bertrand Vidal : Pas du tout. C’est paradoxal, mais dans notre société de l'information, la désinformation devient un élément-clé. La crise économique, qui mobilise l’actualité depuis plusieurs années, reste extrêmement difficile à expliquer dans sa globalité, et donc à comprendre. Du coup, certains cherchent des indices et des raccourcis pour assouvir ce besoin de comprendre, quitte à sacrifier la rationalité.Tous les évènements sont déclinables dans une vision "complotiste". Regardez la Coupe du monde au Brésil : certains croient à des instructions données aux arbitres par la Fifa et les sponsors pour faire gagner le Brésil. Le complot est partout où on décide de le voir.

Les Illuminati, le pouvoir de la finance... La théorie du complot peut prendre diverses formes. Comment l'expliquez-vous ?

D'une manière générale, le complot illuminati tourne autour de la diabolisation des puissances occidentales, en premier lieu les Etats-Unis, accusés d'être coupables de tous les malheurs du monde. D'où la remise en question des attentats du 11-Septembre, par exemple.

Mais il y a toujours un point commun aux théories du complot : la croyance en un pouvoir invisible qui s'incarne différemment selon nos envies et nos humeurs. Les grandes marques, les hommes politiques comme Sarkozy ou Obama, les stars du show-business comme Jay-Z sont tous l'objet de suspicions. Mais il ne s'agit pas toujours des mêmes suspicions ! Sur Internet, des vidéos très populaires "démontrent" par exemple que le logo de Coca-Cola est en fait un symbole sataniste. Mais d'autres estiment qu'il s'agit d'un symbole anti-islam. Et certains croient y lire le terme "Illuminati".

Peu importe le fait, peu importe l'objet, c'est l'interprétation qu'on lui donne qui prime. On rejoint là l'ambivalence de tous les mythes. Les héros de l'Antiquité étaient eux-mêmes duaux : ils étaient porteurs de paix, mais aussi de guerre, ils mêlaient l'amour et la haine. Le complot est une création sociale, et comme toute création sociale, il est façonné par ceux qui y croient et qui se créent leurs propres récits. Le concept du complot est malléable, et c'est précisément ce point qui explique son succès.

Pourquoi la théorie du complot rencontre-t-elle autant de succès ?

Le XXe siècle a été celui du désenchantement du monde, pour reprendre une expression du sociologue Max Weber. Le 'il était une fois" cher aux superstitions et aux religions, qui permettait d'expliquer la vie et la mort, a été détruit par la science et la rationalité. Il fait son retour aujourd'hui, comme le dit un autre sociologue, Michel Maffesoli, qui n'hésite pas à évoquer le "réenchantement du monde". Les religions ont été mises à mal dans nos sociétés sécularisées et du coup, les théories complotistes constituent aujourd'hui une nouvelle forme de croyance.

Mais au final, elles répondent à la même préoccupation : retrouver un sens à notre existence, même avec des arguments surnaturels. En trouvant un sens à nos malheurs, nous allons redonner du sens à notre vie.

Qui sont les personnes qui croient au complot illuminati ?

Ce ne sont pas des écervelés, au contraire. Il faut être éduqué pour adhérer à ces thèses extrêmement complexes. Elles évoquent des enjeux économiques cachés, des alliances entre différents groupes, des stratégies politiques internationales. Tout cela est décortiqué, analysé, presque scientifiquement, présenté comme une contre-enquête en forme d'alternative aux discours des médias jugés "dominants". Pour adhérer à ces discours, il faut nécessairement se tenir informé de l'actualité et des rapports de force dans le monde. Ce qui ne veut pas dire qu'on en maîtrise toutes les clés.

Les théories du complot peuvent-elles être dangereuses ?

S'il s'agit seulement de faire des vidéos sur internet, ce n'est pas très grave. Cependant, si un individu tente d'agir, notamment au niveau politique comme peuvent le faire certains acteurs des branches politiques les plus extrêmes, alors tout cela peut avoir des conséquences plus inquiétantes. Certaines personnalités comme Dieudonné ou Alain Soral ont émergé dans le débat public et surfent sur cette vague complotiste. Ils instrumentalisent les doutes et les suspicions en ressentiments envers des ennemis supposés. C'est aussi le cas avec les extrémismes religieux, notamment dans le catholicisme et l'islam. C'est là qu'il faut faire particulièrement attention. Si le ressentiment est le moteur de l'histoire, selon l'historien Marc Ferro, il est surtout le moteur de tous les carnages.

Le doute ne peut-il pas faire avancer la réflexion ?

Il faut voir de quel doute on parle. Le risque est de tomber dans l'hypercritique. Les complotistes ont tendance à condamner et à remettre en question absolument toute réalité, dans le domaine politique, économique, médiatique... Mais cet appétit pour le soupçon est insatiable. Poussée à l’extrême, cette tendance au doute nous déconnecte complètement du réel. Et si plus rien n’est vrai, plus rien n’existe.