L'Angle éco, France 2

Catherine Simon : "Si un robot peut faire mon travail, c'est que je fais un travail de robot"

La France est aujourd'hui en retard dans la robotisation de son industrie, mais Catherine Simon, spécialiste de la robotique, se veut optimiste. Elle appelle surtout les Français à dépasser leur peur de l'automatisation. Alors, les robots vont-ils nous voler nos boulots ? François Lenglet lui a posé la question pour "L'Angle éco" du lundi 8 juin. 

"Les robots vont-ils nous voler nos boulots?" L'Angle eco, France 2. Juin 2015
"Les robots vont-ils nous voler nos boulots?" L'Angle eco, France 2. Juin 2015 ( CAPTURE ECRAN FRANCE 2)

Mis à jour le , publié le

Alors qu'il présentait la deuxième phase du projet "La Nouvelle France industrielle", le 18 mai, le ministre de l'Économie Emmanuel Macron a déclaré que la France avait "raté la robotisation". Pour Catherine Simon, spécialiste de la robotique, ce retard de la France dans la robotique industrielle est clair, mais le pays a la possibilité de se "robotiser de nouveau". Nos métiers seront-ils menacés ? Catherine Simon se veut optimiste. Selon elle, les robots créent de l'emploi – et sont là avant tout pour améliorer nos conditions de travail. Rencontre avec François Lenglet.

 

François Lenglet : Vous êtes la fondatrice d'Innorobo, le salon de référence en matière de robotique. Faut-il se fier aux robots ou, au contraire, craindre qu'ils nous volent un jour nos emplois ?

Catherine Simon : Quand on parle de robotique et d'emploi, je pense qu'il y a une réponse à court et moyen termes, et une réponse à long terme. À court et moyen termes, la robotisation permet d'augmenter la productivité et ainsi de maintenir l'emploi sur un territoire. À long terme, elle entraînera une transformation sociétale à laquelle nous devons nous préparer. Je ne dis pas qu'il faut avoir peur, il faut vivre ces transformations que les progrès technologiques amènent dans nos vies. Et les intégrer. Ce progrès apporte une meilleure qualité de travail, il supprime les tâches pénibles et répétitives. Si un robot peut faire mon travail, c'est que je faisais un travail de machine. 

Mais si mon travail peut être fait par un robot, que vais-je faire ? 

Vous pourrez travailler sur de nouveaux métiers. Prenez l'exemple de la secrétaire. Aujourd'hui, les secrétaires sont assistant(e)s de direction. Ces personnes ont évolué dans leur métier. Elles travaillent aussi dans le marketing ou dans le community management. Vous serez peut-être amené à créer des robots, à les programmer ou à les maintenir. Vous serez davantage en collaboration avec les robots que réellement remplacé par ces machines. Il y a cette tendance actuelle du robot collaboratif, grâce auquel l'être humain est "augmenté" dans ses capacités. Les robots vous permettront de travailler mieux, plus vite, et d'avoir ainsi plus de loisirs et une meilleure qualité de vie.

Vous êtes manifestement une optimiste. D'autres sont plus pessimistes que vous. Une étude du cabinet de conseil Roland Berger estime que trois millions d'emplois disparaîtront en France d'ici quinze ou vingt ans.

Il s'agira plutôt d'une transformation que d'une perte d'emploi sèche. Bien sûr, il y aura une période de transition qui ne sera pas forcément simple et à laquelle il faudra se préparer.

La peur des robots est-elle un fantasme, selon vous ?

Je pense que oui. On connaît le fantasme du robot qui va se rebeller contre nous. Mais le robot, c'est une machine : c'est moi qui le programme, c'est moi qui le contrôle. L'intelligence artificielle fait effectivement beaucoup de progrès. Mais c'est une aide pour l'interaction entre la machine et l'être humain. Je reste en contrôle de la machine. Je la débranche, vous savez, c'est aussi simple que cela ! 

La France défend-elle bien ses couleurs dans la robotique ?

Nous sommes parmi les premiers en termes de recherche. La France compte 60 laboratoires de robotique qui coopèrent beaucoup à l'international. Nous avons aussi un certain nombre de fleurons dans la robotique de service, un peu moins en robotique industrielle, mais il en existe.

Les robots, nous les concevons, mais les achète-t-on ? Seulement 1% des robots vendus dans le monde en 2013 l'ont été en France. Sommes-nous en retard ?

Oui, nous sommes clairement en retard dans la robotique industrielle. C'est un constat que tout le monde fait. Il y a eu un manque d'investissement dans l'outil de production qui a été entraîné par des problèmes économiques. Et puis, nous avons aussi raté la robotisation pour des raisons culturelles. Nous avons peur des robots. Les Européens, d'une manière générale, sont bien moins enthousiastes à l'égard des robots que les Asiatiques.

Nous avons aussi un tissu industriel fait de petites structures, qui n'était pas très adapté aux robots industriels. Le tissu allemand, lui, est fait d'entreprises de taille intermédiaire, industrielles : les Allemands ont donc pris le chemin de l'automatisation. Mais aujourd'hui, nous avons l'occasion et l'opportunité de nous robotiser de nouveau. La nouvelle robotique industrielle, ce qu'on appelle la robotique collaborative, va nous permettre d'équiper des PME, des petites et moyennes entreprises de l'industrie (PMI), voire même des artisans en robotique.

La France peut donc combler son retard dans l'utilisation de robots ? 

Combler, je ne sais pas. Certains pays vont très vite dans leur robotisation. Les Japonais et les Coréens sont leaders dans ce domaine. La Chine se robotise à très vive allure. Nous, nous avons l'occasion de robotiser les petites entreprises, en robotisant simplement les tâches qui sont les plus pénibles, les plus répétitives. Nous pourrons grâce à cela augmenter notre productivité et notre qualité de vie professionnelle.

Comment la France pourrait-elle rattraper son retard ?

La première chose, c'est de faire comprendre aux gens qu'ils ne doivent pas avoir peur des robots. Il faut les informer pour qu'ils intègrent ce progrès technologique. Le deuxième élément, c'est un plan robotique national fort, qui embrasse toutes les robotiques. Et puis, il faut de l'investissement et du capital. Il faut de l'investissement dans l'outil productif pour le moderniser, l'automatiser et le robotiser. Il faut aussi de l'investissement d'amorçage dans les start-ups, dans les petites pépites d'aujourd'hui qui peuvent devenir de vrais leaders demain.

Selon vous, la robotisation permet de ne pas délocaliser. Comment l'expliquez-vous ? 

Prenez le cas de l'Allemagne : des chiffres prouvent que la robotique préserve l'emploi, voire en crée. Le pays s'est énormément robotisé, et il a un taux de chômage plus qu'acceptable. En France, nous n'avons pas robotisé, nous avons beaucoup plus délocalisé. Aujourd'hui, nous pouvons relocaliser si nous nous mettons vraiment à l'ère de l'automatisation. 

Peut-on quantifier l'impact de la robotisation sur l'emploi, notamment dans des pays précurseurs dans l'utilisation de robots comme l'Allemagne ou la Corée du Sud ?

En Corée du Sud, un plan national fort a permis de passer en dix ans de 50 sociétés de robotique à plus de 400. Le nombre d'emplois dédiés à la robotique est passé de 3 500 à 11 500 en moins de dix ans. Si vous regardez l'Allemagne, son taux de chômage est bien plus intéressant que le nôtre. C'est aussi grâce à l'automatisation et à son investissement dans l'outil productif.