CARTES. Ces rues françaises qui portent encore des noms de négriers

Certaines rues des principaux anciens ports négriers de la métropole ont conservé les noms des acteurs de la traite des Noirs au XVIIIe siècle.

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Nicolas EnaultFrance Télévisions

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"Nos héros sont aussi des bourreaux." Près de 170 ans après l'abolition définitive de l'esclavage en France, des acteurs du commerce négrier sont encore honorés dans les rues de certaines grandes villes de métropole. Aux Etats-Unis, le débat sur le déboulonnement des monuments en hommage aux personnages illustres des Etats confédérés (les Etats du Sud, qui étaient favorables à l'esclavage) se poursuit. Et ce après le rassemblement de plusieurs factions de l'extrême droite à Charlottesville, qui s'est terminé par la mort d'une contre-manifestante, tuée par James Fields, un sympathisant néonazi.

En France, en 2014, la Fondation du mémorial de la traite des Noirs, une association bordelaise dirigée par l'écrivain franco-sénégalais Karfa Diallo, avait lancé une campagne intitulée "Rebaptisez les rues de négriers" à la veille des élections municipales dans les villes portuaires qui ont joué un rôle dans le commerce triangulaire. La fondation avait ainsi listé une cinquantaine de rues portant des noms d'armateurs négriers à Bordeaux, La Rochelle, Le Havre, Marseille et Nantes. Ces hommes, qui ont fait fortune dans la traite des esclaves, ont souvent eu de grandes carrières politiques et étaient, pour la plupart, issus de puissantes familles qui ont donné leur nom à des artères de leur ville d'origine. Pour l'association, il ne s'agissait pas de "jeter l’opprobre sur des municipalités ou des familles entières, mais plutôt d’engager un travail de mémoire apaisé, loin de toute repentance". La campagne n'avait pas été suivie d'effets concrets. 

Nous avons représenté sur cinq cartes les avenues, rues et places de ces villes qui, selon la Fondation du mémorial de la traite des Noirs, portent encore les noms de ces négriers.

Bordeaux : 21 rues

Dans la capitale de la région Nouvelle-Aquitaine, on trouve 21 rues portant de noms de personnalités qui ont joué un rôle dans le commerce triangulaire. C'est le cas, par exemple, de la rue Saige, baptisée en l'honneur de François-Armand de Saige, maire de Bordeaux entre 1790 et 1793. Lui-même n'était pas négrier, mais il était issu d'une célèbre famille qui avait pratiqué la traite négrière. Interrogé en 2014, l'adjoint en charge de la diversité à la mairie de Bordeaux estimait que débaptiser les rues était "trop complexe". Par ailleurs, il ne voulait pas "stigmatiser les descendants" de certaines familles.

Nantes : 8 rues

Dans la capitale de la région Pays de la Loire, huit rues ont été épinglées par la Fondation du mémorial de la traite des Noirs. La rue Guillaume-Grou, par exemple, honore un négociant et armateur local dont la fortune se constitua grâce à la traite négrière au XVIIIe siècle. Si la mairie n'a pas souhaité débaptiser ces rues, elle a inauguré en 2012 un Mémorial de l'abolition de l'esclavage et créé un "parcours urbain" sur ce thème.

Marseille : 5 rues

A Marseille, cinq rues ont été pointées par la Fondation du mémorial de la traite des Noirs. L'une d'entre elles porte le nom de Colbert, en l'honneur du célèbre ministre de Louis XIV, qui fut notamment secrétaire d’Etat à la Marine. Mais l'homme politique est aussi celui qui élabora la première mouture du Code noir, un texte destiné à donner un cadre juridique à l'exercice de l'esclavage dans les Antilles françaises.

La Rochelle : un square

A La Rochelle, un square honore une des plus grandes familles d'armateurs locaux, les Rasteau. Leurs activités de négoce étaient multiples, et la traite des Noirs en faisait partie. En 1783, ils armèrent par exemple le navire La Rosalie, dont les cales étaient chargées de 573 esclaves.

Le Havre : une rue

La rue Jules-Masurier, au Havre, honore la mémoire de cet armateur qui participa à la traite des Noirs jusqu'en 1862, soit quarante-sept ans après son abolition en France. L'affaire éclata au grand jour lorsqu'un de ses navires fut incendié volontairement à Cuba. Le scandale avait à l'époque contraint Jules Masurier à démissionner de la Chambre de commerce du Havre, mais ne l'empêcha pas de prendre la tête de la mairie quelques années après, de 1873 à 1878.