Abandon du logiciel de paie "Louvois" : autopsie d'une débâcle militaire

Jean-Yves Le Drian a annoncé sur Europe 1 l'abandon du très décrié système informatique de paiement des soldes des militaires, "le système Louvois".

Des militaires du 3e régiment de parachutistes d'infanterie de marine, à Carcassonne (Aude), le 15 novembre 2013.
Des militaires du 3e régiment de parachutistes d'infanterie de marine, à Carcassonne (Aude), le 15 novembre 2013. (ALAIN ROBERT / APERCU / SIPA)

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Un "désastre", une "vraie catastrophe", "indigne d'un pays comme le nôtre" : invité d'Europe 1 mardi 26 novembre, Jean-Yves Le Drian n'a pas de mot assez dur contre "le système Louvois", mis en place en 2011 pour gérer la paie des militaires.

Le ministre de la Défense a annoncé l'abandon officiel de ce système informatique, responsable de nombreux dysfonctionnements et d'une longue polémique.

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EUROPE 1

Qu'est-ce qui clochait chez Louvois ? Francetv info liste les critiques assassines faites au logiciel.

Des paies parfois complètement anarchiques

Un mois sans salaire, puis un trop-perçu, de mauvais calculs et des montants farfelus : en septembre, les députés Geneviève Gosselin-Fleury (PS) et Damien Meslot (UMP) avaient conclu que le système produisait toujours des bugs, en dépit des multiples audits menés. Dans un rapport sur la réorganisation du ministère, ils écrivaient qu'en raison de ces bugs, "des familles de militaires s'étaient, en effet, retrouvées avec 500 euros par mois pour vivre, parfois 126 euros ou même 90 euros", rappelle Le Figaro. Dans les familles, les conséquences sont parfois désastreuses, détaille L'Express.fr. 

"Selon la Défense, 120 000 dossiers auraient été réglés, seuls 397 non traités. Ce que démentent les associations de militaires, qui crient au mensonge et au scandale en dénonçant des dizaines de milliers de dossiers encore en souffrance", poursuit l'article. En juin, "quelque 130 millions d'euros de trop-perçus avaient été comptabilisés en raison des erreurs suscitées par le système", ajoute Le Monde.fr (article payant). 

Une mise en œuvre précipitée

Selon le ministre de la Défense, le système Louvois a été "mis en œuvre dans la précipitation, la confusion", "alors qu'on [avait] supprimé l'ancien dispositif, sans vérifier si le nouveau marchait", déplore-t-il. "Il n'y a pas eu d'expérimentation, il n'y a pas eu d'essai", a renchéri Jean-Yves Le Drian. 

"On va remettre en place un dispositif plus robuste, qui va être préparé avec beaucoup de vigilance, qui va être expérimenté, et qui va se mettre en place dans les mois qui viennent", a-t-il poursuivi. Mais, cette fois, "il faudra un gros travail de préparation". "Je n'ai pas l'intention de recommencer la très mauvaise expérience que je viens de vivre. Je ne veux pas ajouter de la polémique à la catastrophe", a conclu le ministre. 

En dépit de ces bugs informatique à répétition, "le logiciel devrait continuer de tourner encore 18 à 24 mois", a estimé ZDNet.fr. Le rapport sur la réorganisation du ministère a indiqué quant à lui que le recours à un autre progiciel "nécessiterait probablement un délai de trois ans". Par ailleurs, le logiciel, essentiellement développé par Stéria, a déjà coûté 6 millions d'euros, note ZDNet. 

Une administration qui est, aussi, responsable des bugs  

Si les problèmes informatiques sont pointés du doigt, il semblerait que "toute la chaîne de paiement des soldes" ait eu une responsabilité dans cette débâcle, a estimé en avril le secrétaire général pour l'administration (SGA) du ministère de la Défense et des Anciens Combattants, Jean-Paul Bodin. 

"Le système a été mis en place sans chef de projet. Plusieurs personnes décidaient : les services d’information, le secrétariat général, le directeur des ressources humaines…", a précisé la députée PS Geneviève Gosselin-Fleury, interrogée par le site acteurspublics.fr. Enfin, "tous les responsables qui étaient experts de la solde, notamment dans l’armée de terre, sont partis dans le cadre de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) ou de la réforme du ministère. Les experts n’étaient donc plus là pour corriger le tir."

“C’est bien à la direction des ressources humaines du ministère de la Défense qu’il revenait de piloter le projet, et c’est donc là qu’il faut rechercher les responsabilités des déboires actuels”, a également assuré l'autre auteur du rapport, le député Damien Meslot.

Une idée ancienne et complexe

Le blog Défense globale, de La Voix du Nord, revient sur le parcours chaotique de ce logiciel  dont la genèse remonte aux années 1990 : "En 2004, on s'aperçoit qu'un projet de progiciel externalisé par le commissariat de l'armée de terre va dans le mur et la Cour des comptes dénonce un projet terminé sans résultat opérationnel pour la modique somme de 20 millions d'euros. Déjà."

Un an plus tard, "la marine nationale et l'armée de l'air se réunissent en une même structure. L'armée de terre préfère attendre le logiciel, prévu pour 2009". Mais cette année-là, "l'idée (...) est de créer un opérateur national de paye. Matignon décide que le système Louvois lui sera raccordé à terme. Ce qui implique de confier le projet à la direction des ressources humaines (et non plus au commissariat)", poursuit le blog. 

Avant même les restructurations opérées parmi les ressources humaines, un audit de 2010 constate que "Louvois se révèle peu robuste, difficilement maintenable et exploitable ", poursuit Défense globale. 

 Un contexte difficile 

34 000 postes supprimés, 6 régiments fermés, 8 000 soldats en moins sur le terrain... Ces problèmes surviennent dans un contexte tendu: celui du régime sec auquel l'armée française se prépare. Le Sénat a entériné, fin octobre, d'importantes baisses d'effectifs, avec 7 881 postes en moins dès 2014. 

En mars, francetv info avait publié une tribune dans laquelle plusieurs officiers de l’armée française, normalement soumis au devoir de réserve, épinglaient sévèrement la gestion de la Grande Muette. La traduction d'un malaise, que l'épisode Louvois n'a guère arrangé.