Le projet Mars One est-il réalisable ?

Francetv info a interrogé l'astrophysicien Francis Rocard pour savoir si la colonisation de la planète rouge planifiée par un organisme néerlandais tient du rêve, ou pourrait voir le jour.

Une vue d'artiste représentant des membres de la mission Mars One et leur colonie, sur la planète rouge.
Une vue d'artiste représentant des membres de la mission Mars One et leur colonie, sur la planète rouge. (EYEPRESS NEWS/AFP)

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Coloniser Mars. Ce grand thème de science-fiction, la fondation néerlandaise Mars One souhaite lui donner corps. Elle projette d'envoyer, à partir de 2024, 24 hommes et femmes sur la planète rouge, pour un voyage sans retour.

Objectif : vivre sur une planète sans atmosphère, exposée aux rayons cosmiques, avec des traces de glace en guise de réserves d'eau, et des températures moyennes autour de -60°C...

Le voyage est-il envisageable ? Et le projet viable ? Francetv info a demandé son avis à Francis Rocard, astrophysicien et responsable des programmes d'exploration du système solaire au Centre national d'études spatiales (Cnes).

Francetv info : Une colonie humaine sur Mars, cela vous semble-t-il réalisable ?

Francis Rocard : C’est un beau rêve, qui sera vraiment difficile à réaliser. Qui dit coloniser une planète dit envoyer une infrastructure extrêmement lourde : modules d’habitation et de travail, véhicules de transport au sol, équipements pour les cultures, une centrale pour l'énergie, mais aussi tout un dispositif pour extraire l’eau du sol de Mars. Les participants ne pourront rien construire sur place.

La quantité d'eau nécessaire à une personne est considérable. Par exemple, un Français consomme plus de 100 litres d'eau par jour. Elle ne peut donc pas être apportée de la Terre. Afin de valider le concept d’extraction de la glace du sous-sol pour boire, manger, se doucher, il est indispensable de mettre en œuvre au préalable une expérience probatoire.

Nous savons que de la glace se trouve dans le sol, mais elle n’a jamais été extraite. L'exploitation des ressources, en particulier de l'eau, est en cours d'étude. En 2008, l'engin Phoenix envoyé sur la planète a tenté de creuser pour extraire de la glace mais n’y est pas parvenu parce que la glace et le sol étaient extrêmement durs. 

Le financement de ce projet via les droits télévisés et les donations privées vous semble-t-il possible ?

Non. La télévision - française ou étrangère - n’est pas si riche. Mars One a chiffré l'envoi d'une première équipe de quatre personnes à 6 milliards de dollars [4,4, miiliards d'euros]. Une évaluation très basse. La Nasa estime le coût d'une mission vers Mars plutôt à 200, 300 milliards de dollars [150, 220 milliards d'euros]. Le chiffrage de Mars One est donc sous-estimé. Mais de toute façon, je serais très étonné que l'organisme néerlandais arrive à collecter 6 milliards.

Je pense qu’il n’y aura jamais de décollage vers Mars. Les organisateurs vont réaliser la partie du projet au sol, avec les phases de sélection, de préparation et d’entraînement de l’équipage, qui seront financées par la diffusion d'émissions de téléréalité et les fonds qu'ils possèdent déjà. Mais le projet s’arrêtera ensuite, faute de financement.

Pour vous, il est donc impossible que Mars One envoie quatre personnes sur Mars en 2024, comme il l'annonce...

En plus de la question du financement, le calendrier me paraît très tendu. Limiter les risques pour ce type de mission nécessite du temps. Et puis, il faut établir des contrats avec des industriels pour développer de nouvelles technologies, qu’il faut ensuite tester. La Nasa le fait depuis de nombreuses années, mais dans une perspective à très long terme.

Sans compter que, pour l'instant, nous ne voyons pas le premier boulon de l'énorme infrastructure nécessaire à l’envoi d’une mission habitée sur Mars. Une mission préalable [avec l'envoi d'un engin chargé de repérer le lieu d'implantation de la colonie] est prévue pour 2018. 

Et puis, sur le site internet de Mars One, on ne trouve aucune information, ou si peu. Tout cela ne ressemble pas à un projet concret, mais plutôt à des intentions. On attend de voir comment cela peut se matérialiser.

Comment les participants à cette mission pourraient-ils subvenir à leurs besoins (eau, nourriture, oxygène) de façon autosuffisante ?

Dans la Station spatiale internationale, on recycle l'oxygène. On le faisait déjà sur la station Mir. Ce processus nécessite beaucoup d’énergie, ce qui revient à poser la question de la source d’énergie électrique, dont l’équipage aura besoin pour vivre.

Or, on fait vite le tour des sources envisageables. On peut d'emblée écarter la source nucléaire, qui n’existe pas aujourd’hui dans sa version spatialisable. L'énergie éolienne ne fonctionne pas, parce que la pression est trop faible pour que le vent fasse tourner les pales. Le photovoltaïque constitue le seul mode crédible. Mais il nécessiterait d'installer une surface importante de panneaux solaires. Et ceux-ci deviendraient rapidement inopérants, du fait de la poussière présente sur Mars. C’est ainsi la survie de l’équipage qui est en jeu.

L'une des inquiétudes de certains candidats d'ailleurs concerne la possibilité d'envoyer du matériel de secours, en cas de défaillance d'équipements notamment...

Prévoir des solutions de remplacement fait partie du travail de n’importe quel projet. A partir du moment où des vies sont en jeu, on ne peut pas dire aux gens qu'ils mourront si quelque chose ne fonctionne pas.

Quels risques encourraient les participants ?

Aujourd’hui, on ne sait pas se poser avec précision sur Mars. Le robot Curiosity a touché le sol à 2,5 kilomètres du point visé. La statistique d’erreur était de 20 kilomètres, le mieux que l'on puisse faire actuellement. Or, les participants ne pourront pas parcourir une telle distance à pieds et en scaphandre. Cela pose des problèmes de sécurité importants. Pour améliorer la précision de l’atterrissage, il faut développer des technologies très sophistiquées, qui auront un coût supplémentaire.

De plus, leur espérance de vie va beaucoup décroître avec le temps, à cause des radiations. Sur Mars, les doses sont supérieures à celles auxquelles sont exposés les travailleurs du nucléaire aux Etats-Unis. Mais il existe, en certaines régions de Mars, un champ magnétique qui émane de la croûte, et qui pourrait protéger les hommes des radiations. Si une base habitée devait s'établir sur la planète, c'est dans une de ces zones qu'il faudrait l'implanter.

L'organisme néerlandais n'envisage qu'un aller simple. Serait-il néanmoins possible de revenir de Mars?

Prévoir un voyage sans retour relève du concept, presque du fantasme, de coloniser Mars. Cela coûterait beaucoup moins cher à Mars One de placer des gens en orbite martienne, de ne pas les poser au sol. Il existe un projet américain qui envisage un survol simple de Mars. Départ prévu en 2025… si tout va bien. Evidemment, le voyage est long et ennuyeux [Mars One le planifie à plus de deux cents jours], et le survol de Mars bref.

Si on a les moyens techniques pour envoyer des hommes sur Mars, alors il est théoriquement possible de les faire revenir. Les problèmes d'adaptation physique à la gravité que l'homme peut rencontrer sont surmontables. Ce sont d'ailleurs les mêmes qu'au retour sur Terre lors de missions de longue durée. Le retour est plutôt une question d'argent.