"Je pensais que la grotte Chauvet serait incopiable, mais on l'a fait"

La réplique de la grotte Chauvet est ouverte au public samedi 25 avril. Un projet unique au monde dans sa conception et sa dimension, pour un coût total de 55 millions d'euros. Mélanie Claude, scénographe de ce fac-similé, revient sur les deux années qu'a duré sa construction.

Le chantier de la caverne du Pont-d'Arc, en Ardèche, a débuté en juillet 2012 et aura duré trente mois, mobilisant jusqu'à 70 personnes.
Le chantier de la caverne du Pont-d'Arc, en Ardèche, a débuté en juillet 2012 et aura duré trente mois, mobilisant jusqu'à 70 personnes. (JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP)
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"Je pensais que c'était impossible, mais on l'a fait." Mélanie Claude a fait sienne la citation de Mark Twain. Assise au soleil sur le chantier presque terminé de la caverne du Pont-d'Arc, en Ardèche, la scénographe réalise à peine les deux ans qui viennent de s'écouler. Deux ans entre fermeté et tempérance, à s'efforcer de trouver l'équilibre entre deux mondes que tout sépare : les chercheurs et les artisans.

"Lorsque je suis remontée de la grotte Chauvet pour la première fois, je me suis d'abord demandé pourquoi on essayait de réaliser une copie de ce truc, je me suis dit qu'on n'allait jamais y arriver, que c'était incopiable." Fermée pendant près de 22 000 ans, la grotte livre des scènes spectaculaires et poignantes. Aux murs, quelque 425 bêtes sont représentées. La cavité en elle-même est très belle, scintillante et colorée, contrairement à la plupart des autres grottes, grises.

Le défi d'en reconstituer une réplique avec ses vestiges archéologiques et ses peintures vieilles de 36 000 ans semble immense. Un projet à 55 millions d'euros, jamais réalisé à cette ampleur dans le monde. A l'époque, Mélanie Claude, salariée chez Scène, agence de scénographie basée à Paris, travaillait sur d'autres projets, notamment au musée du Louvre. La restitution de la grotte était cependant déjà à l'étude, depuis plusieurs années, dans cette société.

Transmettre l'esprit de la cavité

"Après cette première visite dans la grotte, je me suis dit que je ne voulais pas être responsable d'un tel défi et, en même temps, il y avait l'excitation." Le chantier a commencé depuis six mois, en juillet 2012, lorsque la scénographe reprend le flambeau. Elle trouve un gîte à louer et vient s'installer dans la région. 

Rapidement, Mélanie Claude comprend que, au-delà de la restitution scientifique, l'intérêt du projet est de transmettre l'esprit de la grotte, les émotions ressenties par les chercheurs au moment de la découverte. Depuis cette première visite de la grotte, la scénographe y est retournée une quarantaine de fois en deux ans.

"J'observais beaucoup, j'essayais de repérer les caractéristiques principales de chaque zone pour essayer de restituer cet esprit-là." Elle fait le lien entre la vraie cavité et la restitution, est chargée de contrôler avec les chercheurs le travail qui se fait en ateliers. En parallèle, sur le site de la caverne du Pont-d'Arc (la réplique, trois fois plus petite que la vraie), elle dirige les opérations, oriente les peintres et les sculpteurs. "Ce qui a été compliqué, c'est de reconstituer une grotte à partir de parties fabriquées à gauche et à droite", poursuit Mélanie Claude.

Son planning est serré. Le lundi, une fois par mois, elle rend visite aux deux équipes de peintres en Dordogne et à Toulouse. Le mardi, le mercredi et le jeudi, elle gère l'avancement du chantier, avec une réunion générale des entreprises du site le jeudi pour parler des problèmes techniques. Le vendredi enfin, elle fait un tour des autres ateliers, notamment celui de Lyon qui s'occupe de la reconstitution des ossements.

Une vraie grotte, pas un décor

"Parfois, je me rendais compte que ce qui se faisait en atelier ne correspondait pas à ce qui se faisait sur le site. Par exemple, les peintres faisaient chacun un panneau de leur côté avant que je ne m'aperçoive qu'il y avait un problème de raccord sur la couleur de l'argile".

Gilles Tosello, préhistorien et peintre, reproduit une fresque dans son atelier de Toulouse (Haute-Garonne).
Gilles Tosello, préhistorien et peintre, reproduit une fresque dans son atelier de Toulouse (Haute-Garonne). (CHRISTOPHE LEPETIT / ONLY FRANCE / AFP)

La scénographe et les artisans passent la première année du chantier à inventer des outils pour travailler. "Quand les entreprises ont répondu à l'appel d'offres, le cahier des charges fournissait seulement des photos et demandait de réaliser la copie de la grotte en se conformant à celles-ci."

Les reproductions doivent être crédibles. "L'ennui, c'est que parfois la résine peut faire plastique, la façon dont on patine la pierre peut sembler peinte, pas naturelle. Nous, nous voulions que, lorsque les visiteurs entrent, ils se sentent comme dans une vraie grotte, pas dans un décor. Je voulais reproduire la grotte dans ses moindres détails". Y compris dans le degré d'humidité, la température ou même la pénombre et l'odeur du lieu.

Entreprises et chercheurs s'accordent sur un niveau de qualité. Un prototype est systématiquement descendu dans la grotte, comparé avec son modèle et validé par l'équipe scientifique pour servir de référence aux artisans. "C'était le deal : s'ils étaient en dessous, on pouvait leur demander de refaire". Les discussions sont houleuses avec le représentant de l'ensemble des exécutants, parfois sommés de refaire plusieurs fois le travail. 

Crâne de bouquetin et ego surdimensionnés

De l'autre côté, Mélanie Claude reconnaît aussi avoir dû, à certains moments, temporiser le souci d'exactitude des scientifiques. La scénographe se souvient de ce jour où elle a ferraillé avec les chercheurs sur la taille d'une restitution d'un crâne de bouquetin. "Je n'avais jamais vu ça. Il était magnifique, bien restitué. Il était trop petit, mais personne ne pouvait voir qu'il était trop petit. Nous-mêmes, nous nous en sommes rendu compte parce que nous l'avons descendu dans la grotte."

Beaucoup de personnes d'univers différents collaborent sur le projet "avec chacune la volonté de vouloir un peu se mettre en avant. Il a fallu gérer les ego des uns et des autres". "Les chercheurs sont enfermés dans leur bulle, ils étudient une toute petite partie de la grotte, ils n'ont pas de recul sur l'ensemble, ajoute-t-elle. J'ai essayé de leur dire qu'à force de vouloir restituer les choses à la lettre, on risquait de passer à côté de l'essentiel".

Pour respecter les volumes originaux et l'apparence des parois, les artisans utilisent une reproduction 3D de la grotte, issue d'un scan réalisé à partir de 6 000 photos numériques.
Pour respecter les volumes originaux et l'apparence des parois, les artisans utilisent une reproduction 3D de la grotte, issue d'un scan réalisé à partir de 6 000 photos numériques. (ROBERT PRATTA / REUTERS)

Une modélisation 3D qui reprend les textures d'origine

Sur le chantier, la caverne se construit progressivement. D'abord, on monte une ossature métallique qui reprend toutes les courbes et le relief de la grotte. Puis on y agrafe un grillage qui va permettre au mortier d'accrocher. Une première couche est projetée, puis une seconde en fonction des bosses et des creux à reproduire. Le travail est réalisé par les sculpteurs à partir d'une modélisation 3D qui reprend les différentes textures identifiées dans la grotte.

"Le modèle 3D tournait sur les ordinateurs sur le chantier et je distribuais aussi des photos imprimées. Au bout de deux heures, on ne voyait plus rien parce que c'était maculé de béton", se souvient la scénographe en riant.

Alors que les murs montent et que la grotte se ferme, la pression diminue. Six mois avant la fin du chantier, c'est le basculement. "La grotte Chauvet n'était plus la référence que l'on copiait, elle servait de nourricière à notre nouvelle grotte à laquelle on cherchait à donner de l'âme." Les derniers mois pourtant, Mélanie Claude ne veut plus descendre dans la caverne. Elle veut éviter toute déception.

"Au mois de décembre 2014, il ne restait plus que les sols et un bout de la salle 10, mais tout le reste était fait. On a refait une descente, j'ai accompagné les éclairagistes. Lorsque je suis sortie de la grotte, j'ai été émue du travail que l'on avait accompli." Alors que les artisans posent la dernière pierre sur le chantier, l'équipe émerge doucement de ses travaux. "Je vois toujours tous les petits détails qui ne vont pas, mais j'ai réalisé que la caverne du Pont-d'Arc était devenue une grotte. Elle est la cousine ou la sœur de la grotte Chauvet, c'est sûr."

L'aspect humide et scintillant est difficile à restituer, il faut éviter un effet plastique. Les petites concrétions sont jointes sur place avec de la résine en faisant attention à dissimuler la jointure.
L'aspect humide et scintillant est difficile à restituer, il faut éviter un effet plastique. Les petites concrétions sont jointes sur place avec de la résine en faisant attention à dissimuler la jointure. (SYCPA / SEBASTIEN GAYET)