Esprit d'équipe, débrouille et rumeurs : le débrief de 42, l'école de Xavier Niel

Notre journaliste a testé cet été le stage de sélection de la nouvelle école d'informatique du patron de Free. Plusieurs étudiants reviennent sur cette expérience.

Des étudiants planchent lors de \"La Piscine\", le stage de sélection pour l\'entrée à l\'école 42, le 13 août 2013 à Paris.
Des étudiants planchent lors de "La Piscine", le stage de sélection pour l'entrée à l'école 42, le 13 août 2013 à Paris. (MARION SOLLETTY / FRANCETV INFO)
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Marion SollettyFrance Télévisions

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Les uns partent, les autres arrivent. Deux mois avant la première rentrée de 42, l'école informatique fondée par Xavier Niel, ses locaux ne désemplissent pas : lundi 9 septembre, une troisième session de "La Piscine", le stage de sélection intensif de l'établissement, a commencé, trois jours après la fin de la deuxième session, à laquelle l'auteure de ces lignes a humblement participé.

Alors que près des deux tiers des futurs étudiants sont désormais recrutés ou en passe de l'être, que retiennent-ils de ce processus de sélection d'un genre nouveau, mi-"Koh Lanta", mi-hackathon ? De l'innovation pédagogique à la diversité du recrutement, les premiers pas de l'école fondée par Xavier Niel sont-ils à la hauteur des promesses du patron de Free ? Petite évaluation à chaud.

L'ambiance geek, tu l'aimes ou tu la quittes

Dès les tests de sélection, l'équipe dirigeante donne le ton : à 42, l'ambiance sera potache ou ne sera pas. Des références incessantes à la science-fiction (le nom de l'établissement lui-même est une référence au Guide du voyageur galactique de Douglas Adams) aux surnoms des membres du "staff" (dites bonjour à "Thor"), 42 multiplie les clins d'œil à la planète geek.

Quitte, parfois, à forcer un peu le trait. L'un des premiers exercices consiste ainsi à envoyer un mail au directeur adjoint de l'école dans lequel les termes "maître du monde", "beau", "fort", ou encore "idole" doivent figurer. Un petit jeu de soumission volontaire qui fleure bon le bizutage, à ceci prêt qu'il est orchestré - avec humour, il est vrai - non par les élèves de la promotion supérieure mais par l'école elle-même. 

Certains sont freinés net dans leur élan. Dans un post très critique publié par Mediapart, le blogueur BastienLQ (qui souhaite conserver l'anonymat) fustige ainsi une ambiance qu'il juge malsaine, où "l'école motive ses étudiants en les dénigrant". 

Le collectif, pari plutôt réussi

Mais ceux qui vont au bout de ce rite initiatique high-tech - lors de la première "Piscine", environ 350 candidats sur 850 n'ont pas tenu la distance - semblent conquis. Malgré un rythme infernal, Alexandre, l'un de mes anciens voisins de table, confie ainsi être pris de nostalgie, quatre jours après avoir quitté les murs de l'école. Il n'est pas le seul. "Ça me manque énormément", confie aussi Quentin, ancien étudiant en cinéma de 24 ans, qui ne tarit pas d'éloges sur l'expérience qu'il a vécue. 

L'un comme l'autre, en attente de leurs résultats, ont surtout apprécié la solidarité qui règne entre les étudiants, fortement poussés à travailler en groupe. Résultat : l'entraide se met en place dès les premières heures et perdure. Alexandre est ainsi reconnaissant à ses camarades de l'avoir encouragé lorsqu'il a connu un gros moment de découragement, pendant la troisième semaine.

Les conditions de travail soudent aussi les troupes : partager un matelas pendant quatre semaines dans le sous-sol de l'école, cela crée des liens, explique Christopher, 20 ans dont deux passés à enchaîner les petits boulots. Seul point noir pour l'apprenti geek : "l'hygiène déplorable" qui règne dans les locaux de l'école, promiscuité oblige.

Un environnement qui a parfois favorisé de folles rumeurs. Lorsqu'un jour, la climatisation a fait des siennes, répandant un air glacial dans les couloirs, certains ont tout de suite pensé à un incident sciemment provoqué par l'école pour tester leur résistance physique. Interrogée, l'attachée de presse de 42 assure, dans un éclat de rire, qu'il n'en est rien.

Le règne de la débrouille

La pédagogie de 42, largement basée sur l'intelligence collective, a ses revers : le blogueur BastienLQ dénonce ainsi une "déshumanisation" de l'enseignement, l'équipe pédagogique (35 personnes pour environ 800 élèves) n'intervenant qu'a minima. "Les étudiants de 42 deviennent donc des machines. Il ne faut pas penser, juste travailler", écrit le blogueur, amer. "Les étudiants sont en batterie, alignés minutieusement et pondant du code jour et nuit."

Pourtant, les intéressés ne semblent pas s'en plaindre : dans un sondage effectué à la sortie de "La Piscine", 70% d'entre eux ont répondu "non" à la question "Pensez-vous qu'il manque des enseignants ?". 

De même, la présence parmi les candidats de plusieurs étudiants ayant déjà un premier cursus d'informatique derrière eux n'est pas particulièrement mal vue. "Au début, ils avaient de l'avance sur nous, mais peu à peu l'écart s'est réduit", juge ainsi Alexandre, tout juste sorti d'une terminale ES.

Des concepts innovants... mais pas forcément nouveaux

Reste que si 42 entend rompre avec un certain académisme, elle n'est pas pour autant révolutionnaire. La pédagogie mise en place dans l'école de Xavier Niel est ainsi largement inspirée de celle déployée à Epitech, une école d'informatique privée réputée dont a été débauchée une bonne partie de l'équipe.

Nicolas Sadirac, le directeur général de 42, et ses deux adjoints, Kwame Yamgnane et Florian Bucher, tous trois anciens d'Epitech, ont ainsi transposé presque à l'identique le concept de "La Piscine", à ceci près que ce qui se rapprochait d'un stage d'intégration à Epitech est devenu un moyen de sélection à 42. 

Résultat : chez Epitech, l'arrivée tonitruante de 42 n'est pas sans provoquer quelques grincements de dents, palpables dans le communiqué publié en mars par le groupe auquel appartient l'école et rapporté notamment par Numerama. "L'école de Xavier Niel a en fait copié à 70% la maquette pédagogique d'Epitech", estime-t-on au service de communication d'Ionis Education Group.

Le pari de la diversité : tenu ?

Une différence de taille sépare néanmoins les deux établissements : là où les étudiants d'Epitech doivent débourser entre 5 000 et 8 000 euros par an en frais de scolarité, 42 est entièrement gratuite.

Xavier Niel a fortement mis en avant une volonté de diversifier le recrutement : outre la levée des barrières financières, l'école revendique de n'exiger aucun diplôme. Seule condition : avoir entre 18 et 30 ans au moment de l'inscription et franchir avec succès les différentes étapes de sélection. 

S'il est difficile d'être affirmatif sur la diversité effective du recrutement, qui n'est étayée à ce stade par aucune statistique, à première vue, la promesse semble tenue. D'Alexandre, 19 ans, qui vient de rater son bac, à Valentin, 28 ans et plusieurs années de jobs divers derrière lui, plusieurs des étudiants qui ont nagé dans les eaux de "La Piscine" n'auraient pas forcément eu leur chance dans une école classique. Ne reste plus qu'à attendre les résultats. Car tous les "nageurs" interrogés en sont sûrs : s'ils sont admis, ils n'hésiteront pas une seconde.