"J’étais très désappointé quand j'ai compris" : le blues d'un spationaute resté bloqué sur Terre

La 30e édition du Congrès mondial des astronautes, qui s'est terminé vendredi à Toulouse, a rassemblé une centaine de personnes venant de 17 pays différents. Tous ont quitté la Terre pour s'approcher des étoiles. Mais parfois, le rêve tourne court.

L\'astronaute américain Buzz Aldrin sur la Lune, le 20 juillet 1969.
L'astronaute américain Buzz Aldrin sur la Lune, le 20 juillet 1969. (NASA / AFP)
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Lison VerriezfranceinfoFrance Télévisions

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Qui n’a jamais rêvé de quitter l'atmosphère terrestre et d’explorer l'espace ? Cent spationautes se sont réunis à Toulouse, du lundi 16 au vendredi 20 octobre, pour discuter des vols actuels, évoquer les missions futures vers l'espace et inciter les jeunes à s'intéresser à la science. Mais s'ils ont effleuré les étoiles, d'autres n'ont touché ce rêve que du bout des doigts avant de le voir partir en fumée. Des cas rares – en France, ils se comptent sur les doigts d'une main – mais qui existent bien. Il s'agit notamment de scientifiques, formés, préparés et censés partir en mission spatiale, mais qui n'ont finalement jamais pu dépasser la stratosphère. 

Michel Viso est l'un des rares Français à avoir vécu cette mauvaise expérience. Si, aujourd'hui, il en parle à franceinfo avec humour et détachement, il reconnaît : "Evidemment, j’étais très désappointé quand j'ai compris que je ne volerais pas."

"Je me suis dit que c'était pour moi"

Pour lui, l'aventure commence en 1984. Alors vétérinaire à l'école de Maisons-Alfort (Val-de-Marne), il tombe sur une petite annonce : "Recherche vétérinaire-cosmonaute." "Je me suis dit que c'était pour moi", plaisante-t-il. En mai 1985, il est sélectionné par le Centre national d'études spatiales (Cnes) avec six autres scientifiques. Il devient alors "payload specialist", un scientifique chargé de mener des missions dans l'espace. Aux côtés notamment de Claudie Haigneré, Michel Tognini et Jean-Pierre Haigneré, il fait partie de la seconde génération de spationautes français, après Jean-Loup Chrétien et Patrick Baudry. 

Pendant plusieurs années, Michel Viso prépare activement la mission Rhésus. Objectif : envoyer des macaques rhésus à bord de la station spatiale américaine. En 1993, après huit années de préparation, la sentence tombe : la Nasa annule la mission. "Ils ont revu le programme de la navette américaine et, en conséquence, ils ne pouvaient plus faire les vols avec lesquels je devais partir", se désole-t-il.

C'est comme ça que mes espoirs de vol ont disparu. Quelques semaines avant que je ne commence les entraînements intensifs pour devenir un véritable astronaute.

Michel Viso

à franceinfo

"Ensuite, j’ai participé librement à deux sélections américaines", raconte le vétérinaire. Mais à chaque fois, proche du but, il n'est pas sélectionné par la Nasa. 

"Il peut y avoir une déception, mais on ne travaille pas avec des gens qui sont suicidaires"

"Ce n'est pas un pavé que l'on reçoit sur la tête, je n'ai pas fait de dépression", relativise Michel Viso. Selon lui, partir dans l'espace a toujours été une possibilité, jamais une certitude : "Le vol, c’était un espoir mais je n’arpentais pas les laboratoires en disant 'Je serai cosmonaute'." 

Une réaction pondérée qui s'explique, selon Michel Viso. "On est sélectionné parce qu'on a une certaine stabilité émotionnelle, qu'on est capable de gérer le stress, la peur et d'avoir des sentiments raisonnés et raisonnables." 

On sait gérer ce genre de décision sans tomber dans la dépression, sauter par la fenêtre ou aller assassiner le directeur général du Cnes.

Michel Viso

à franceinfo

Un pragmatisme et un caractère mesuré confirmés par Jules Grandsire, directeur de communication au centre de l'Agence spatiale européenne : "Les astronautes sont aussi recrutés pour leur stabilité émotionnelle et psychologique. Il peut y avoir une déception, bien entendu, une déception terrible, mais on ne travaille pas avec des gens qui sont suicidaires."

"Le temps passant, les choses se digèrent, constate le scientifique. Je n'ai pas de regrets, j'ai poursuivi d'autres rêves et je ne l'ai pas vécu comme un échec. Je ne me suis jamais retourné en me disant : 'catastrophe, je ne volerai pas !' Je ne le porte pas comme une croix, une épine dans le dos ou un boulet."

Avec le recul, je ne sais pas si j’aurais envié la vie des astronautes : le fait de voler dans l’espace est manifestement quelque chose de magnifique, mais le rapport qualité/prix n’est pas extraordinaire entre le temps fourni pour se préparer et celui passé en vol.

Michel Viso

à franceinfo

Des déceptions plus nombreuses aux Etats-Unis et en Russie

Michel Viso est, en France, l'un des rares astronautes pressentis à ne pas avoir volé. Des six candidats sélectionnés en 1985, un seul autre connaîtra le même sort. D'après Jules Grandsire, rien d'étonnant à cela. "A l’ESA, notre objectif est de faire voler ceux que l'on recrute. La politique des Américains et des Russes est un peu différente. Ils recrutent plus de monde, et il y a forcément des astronautes qui ne voleront pas."

Ce sont deux approches différentes. Jusqu’à Thomas Pesquet, tout le monde a pu voler et heureusement pour les astronautes européens.

Jules Grandsire, directeur de communication au centre de l'Agence spatiale européenne

à franceinfo

Un système de sélection qui peut poser quelques problèmes pour les aspirants spationautes et cosmonautes. En 2005, l'Américain George Zamka confiait son désarroi à Associated Press. Recruté en 1998, il attendait toujours son départ sept ans plus tard : "Le fait de faire partie de la Nasa implique que très peu de personnes vont dans l'espace", déplorait-il. Il finira tout de même par accomplir son rêve deux ans plus tard, en 2007, soit neuf ans après sa sélection. 

L’objectif de la nasa est que tous les astronautes qui sont sélectionnés finissent pas aller dans l’espace.

Stephanie L. Schierholz, de la Nasa

à Franceinfo

Sur la promotion de 2013, Stéphanie L. Schierholz évoque des astronautes qui "commencent à être assignés à de prochaines missions".

Quant au dernier cru de recrutement de la Nasa, en juin dernier, douze aspirants astronautes ont été choisis, parmi 18 300 candidats. Après deux années d'entraînements intensifs, ils devraient rejoindre le corps des 44 astronautes actifs de l'agence spatiale américaine. Cette nouvelle cohorte pourrait être la première à découvrir la planète Mars ou effectuer un retour sur la Lune. A moins qu'ils ne viennent gonfler les rangs des astronautes bloqués sur Terre.