Elles se consument de l'intérieur, brûlent à petit feu sur l'autel de la performance. Qui sont les victimes du burn-out ? Combien sont-elles ? Où travaillent-elles ? Le phénomène, que l'on dit croissant dans le monde professionnel, est impossible à mesurer. Faute de consensus scientifique sur ce syndrome, aucune étude statistique n'a jamais pu être menée. Le burn-out est absent des classifications des troubles mentaux qui font référence : le manuel DSM-IV, de l'Association américaine de psychiatrie, et le classement CIM-10, de l'Organisation mondiale de la santé. 

Pour défier cette "absurdité", le cabinet Technologia, spécialisé dans la santé et la sécurité au travail, qui est notamment intervenu chez France Télécom après la vague de suicides de 2008-2009, a réalisé sa propre enquête. Il s'agit d'un sondage effectué auprès de 1 000 actifs, dont les résultats ont été publiés en janvier dernier. Si l'échantillon est restreint, il n'en est pas moins représentatif et riche d'enseignements. Parfois surprenants. Contrairement aux idées reçues, la victime type du burn-out n'est pas nécessairement un jeune cadre urbain dynamique et hyperstressé. Il s'agirait plutôt d'une femme, quinquagénaire, mère de famille et... agricultrice. A l'occasion de la Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail, lundi 28 avril, francetv info vous dresse le portrait-robot de l'employé "à risques". 

"Une maladie du frottement"...

Si ces chiffres doivent être considérés avec précaution, ils reflètent une certaine réalité. Les agriculteurs, premières victimes du burn-out ? "Ils ne sortent jamais de leur travail, sont isolés à cause de l'exode rural et connaissent d'importantes difficultés financières", répond Jean-Claude Delgènes, président de Technologia. Les femmes, plus sujettes que les hommes ? "Aujourd'hui encore, elles ont une double journée sur le dos", constate Marie Pezé, psychologue spécialisée dans la souffrance au travail. Les quinquagénaires, plus exposés que les trentenaires ? "Ils ne sont plus tirés par des perspectives de promotion mais n'en sont pas moins confrontés à une lourde charge de travail", reprend Jean-Claude Delgènes.  

"L'âge de mes patients tourne plutôt autour de 35-40 ans", nuance François Baumann, médecin et auteur de Burn-out, quand le travail rend malade (éd. Josette Lyon). "Ils sont en pleine activité professionnelle et évoluent dans un univers où règne un individualisme forcené." Tout le contraire des premières victimes du burn-out identifiées dans les années 1970 aux Etats-Unis : il s'agissait de soignants ou de personnes investies dans le social et l'humanitaire. "Le burn-out est une maladie du frottement. On s'use au contact des autres et de leurs demandes de plus en plus soutenues", analyse François Baumann.

Peu à peu, le phénomène s'est étendu à d'autres catégories professionnelles, bouleversées par les mutations économiques et technologiques du monde du travail.

... qui touche des actifs perfectionnistes

Autre constante relevée par les spécialistes : le profil psychologique des personnes frappées par ce syndrome. "Les actifs qui tombent d'épuisement professionnel sont souvent les meilleurs éléments, les piliers d'une société", note Jean-Claude Delgènes. Il s'agit d'individus "motivés, consciencieux, enthousiastes, créatifs, ambitieux", énumère Agnès Martineau-Arbes, médecin du travail et consultante pour Technologia, dans L'Express. Le revers de la médaille ? "Une haute idée de leurs capacités... limitées par une impuissance à reconnaître leurs propres besoins" et une incapacité à déléguer, poursuit-elle. 

Confrontés à une organisation et à un management qui va les pousser au-delà de leurs limites, ces individus perfectionnistes, soucieux de leur image et désireux d'être admirés, vont mettre toute leur énergie au service de leur travail, quitte à ne plus compter les heures et oublier d'avoir une vie privée. 

Une responsabilité partagée ? 

Malgré tout, "ces personnes n'ont souvent aucun antécédent psychiatrique", tient à rappeler François Baumann. Le burn-out résulte d'une interaction entre l'actif et son milieu professionnel. Mais pour le médecin, "la société reste responsable". Comprenez : l'entreprise, et la société dans son ensemble. Car comme le remarque la psychologue Catherine Vasey dans le magazine Psychologies, le salarié a beau parfois se débattre pour éviter de sombrer dans le burn-out, "certaines conditions de travail sont impossibles à faire évoluer". La seule solution réside alors dans un arrêt ou un changement de travail.

"Les mutations du travail doivent être encadrées", abonde Jean-Claude Delgènes. Et si elles rendent malade un individu, "celui-ci doit être dédommagé", insiste-t-il, plaidant pour une reconnaissance du burn-out comme une maladie professionnelle. Reste que le gouvernement, qui a lancé une mission ministérielle sur le sujet fin mars, ne semble pas disposé à aller dans ce sens.