Quand les patients poussent la porte de son cabinet parisien après un pic de pollution, avec la gorge irritée et une vilaine toux, Gauthier Desmarchelier, 42 ans, est un peu démuni. "Je ne peux pas leur dire d'arrêter de respirer", ironise le médecin généraliste, derrière ses fines lunettes. Il n'existe pas de médicament contre ces particules qui provoquent et aggravent des pathologies respiratoires comme l'asthme, les bronchopathies ou les pharyngites.

Que faire, alors ? "J'essaye de soigner leurs symptômes. Et je leur dis que ça ira mieux quand il pleuvra, que s'ils pouvaient quitter Paris quelques jours, ça leur ferait du bien", poursuit le praticien de sa voix calme et posée. Lassé de ne pouvoir faire plus, Gauthier Desmarchelier a décidé de signer la pétition lancée en février par une trentaine de ses confrères pour alerter le gouvernement sur ce problème de santé publique.

"Il y a une relation causale entre pollution et mortalité"

Confrontés régulièrement aux effets de la pollution sur leurs patients, ces médecins ont décidé de briser le silence de leur cabinet avec les derniers résultats de l'enquête Aphekom, une étude sanitaire européenne sur la question. "Un médecin généraliste tout seul dans son coin ne peut rien prouver, reconnaît le premier signataire du texte, Bernard Jomier, médecin et élu Europe Ecologie-Les Verts. Mais ce que nous constatons au quotidien correspond aux résultats des études épidémiologiques", explique-t-il à francetv info.

Menée pendant trois ans dans vingt-cinq villes européennes, dont neuf françaises, et publiée en septembre 2012, l'étude Aphekom, la plus récente sur le sujet, a décortiqué l'impact et le coût sanitaire des particules fines et de l'ozone, deux polluants importants. "Il y a une relation de cause à effet entre la pollution atmosphérique et la mortalité. Il n'y a plus de doute aujourd'hui", explique Sylvia Medina, coordinatrice du projet à l'Institut de veille sanitaire (InVS), contactée par francetv info. Et la chercheuse d'énumérer les maladies respiratoires et cardiovasculaires provoquées par la pénétration de ces polluants dans les voies respiratoires : asthme, bronchites, troubles du développement pulmonaire de l'enfant, troubles de la coagulation, infarctus…
Le docteur Gauthier Desmarchelier dans son cabinet, le 23 mai 2013 à Paris.
Le docteur Gauthier Desmarchelier dans son cabinet, le 23 mai 2013 à Paris. (THOMAS BAIETTO / FRANCETV INFO)

Des milliers de décès prématurés par an

La liste est longue, technique. Alors, dans un souci de clarté, les chercheurs de l'étude Aphekom ont calculé l'impact de la pollution sur l'espérance de vie des habitants des villes étudiées. La mauvaise qualité de l'air coûte 7,5 mois d'espérance de vie à un Marseillais, 5,8 à un Parisien et un Lillois, 5,7 à un Lyonnais et à un Strasbourgeois, 5 à un Bordelais, 4,6 à un Rouennais, 4,2 à un Havrais ou 3,6 à un Toulousain.

Selon l'étude, si la France respectait dans ces neuf villes les valeurs guides de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), près de 3 000 décès en moyenne pourraient être différés par an dans ces agglomérations. Une autre étude de la Commission européenne, publiée en 2005 (en anglais), avance le chiffre de 42 000 décès prématurés dûs aux particules fines dans l'ensemble de l'Hexagone. Ces résultats ne signifient pas que la cause unique du décès de ces personnes est la pollution atmosphérique. Ils indiquent simplement qu'elle accélère le développement de pathologies mortelles auquel participent d'autres facteurs, comme le tabagisme. 
 
Les études sur le sujet n'en sont qu'à leurs débuts. "Nous sommes en pleine avancée sur ces questions", estime Bernard Jomier. Il mentionne par exemple une récente étude américaine rapportée par le Huffington Post (en anglais), qui a démontré que les enfants dont les mères avaient été exposées à de hauts niveaux de pollution avaient plus de risques de développer des cancers. Et les gaz d'échappement des moteurs diesel ont été classés parmi les cancérogènes certains en juin 2012.

"J'aime bien Paris, mais je mets leur santé en danger"

Gauthier Desmarchelier se demande quant à lui si, en irritant les bronches, la pollution ne prépare pas le terrain pour de graves maladies respiratoires comme la pneumonie. "Nous sommes certains qu'il y a un problème, mais nous n'en connaissons pas l'étendue", résume-t-il, avant de glisser : "Ce serait dommage d'attendre trente ans pour voir s'il y a plus de cancers chez ceux qui sont restés vivre à Paris par rapport à ceux qui sont partis dans des régions moins polluées, et pour prendre des décisions."
 
Lui a décidé de ne pas attendre. Il ne part pas pour préserver sa propre santé, mais parce que sa femme est asthmatique et qu'il est papa d'un petit garçon de 4 ans. "J'aime bien la vie parisienne, elle a plein d'avantages, explique le quadragénaire, qui dit avoir pris cette décision à contrecœur. Mais je mets leur santé en danger. Je n'ai pas d'autres moyens de les protéger." Cet été, il a quitté Paris pour une ville de la côte atlantique, "où l'on n'a pas l'impression d'étouffer lorsqu'il fait chaud".